‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 175 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. VII. 3j · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VII. 3j

beauté , eu récompense je hais la coquetteiie , ce que les hommes ne sauroient assez payer ; je suis une tourterelle pour la fidélité.

Comme la bonne Béatrii étoit une de ces personnes qui sont obligées d offrir leurs faveurs, parce quon ne les leur demanderoit pas , je ne fus nullement tenté de profiter de ses avances. Je ne voulus pas pourtant qu'elle s'aperçût que je la méprisois, et même j'eus la politesse de lui parler de manière qu'elle ne perdît pas toute espérance de m'engager à lainier. Je m'imaginai donc que j'avois fait la conquête d'une vieille suivante, et je me trompai encore dans cette occasion. La soubrette n'en usoit pas ainsi avec moi seulement pour mes beaux yeux : son dessein étoit de m'inspirer de 1 amour pour me mettre dans les intérêts de sa maîtresse, pour qui elle se sentoit si zélée, qu'elle ne s'embarrassoit point de ce qu'il lui en coûteroit pour la servir. Je reconnus mon erreur dès le lendemain matin, que je portai , delà part de mon maître , un billet doux à Eufrasie. Cette dame me fit un accueil aracieux, me dit mille choses obligéantes; et la femme de chambre aussi s en mêla. L'une admiroit ma physionomie ; l'autre me trouvoit un air de sagesse et de prudence. A les entendre , le seigneur don Gonzale possédoit en moi un trésor. En un mot, elles me louèrent tant, que je me défiai des louanges qu'elles me donnèrent. Jeu pénétrai le motif; mais je les reçus en apparence avec toute la simplicité d'un sot ; et par cette contre-ruse je trompai les friponnes , qui levèrent enfin le masque.

Ecoute, GilBlas, médit Eufrasie, il ne tiendra qu'à toi de faire ta fortune. Agissons de concert , mon ami.

3y6 GIL BLAS.

Don Gonzale est vieux et d'une santé si délicate , que la moindre fièvre, aidée d'un bon médecin, l'emportera. Ménageons les moments qui lui restent, et faisons en sorte qu'il me laisse la meilleure partie de son bien. Je t'en ferai bonne part , je te le promets j et tu peux compter sur cette promesse comme si je te la faisois par devant tous les notaires de Madrid. Madame, lui répondis-je , disposez de votre serviteur. Vous rt'avez qu'à me prescrire la conduite que je dois tenir , et vous serez satisfaite. Eh bien ! reprit-elle , il faut observer ton maître, et me rendre compte de tous ses pas. Quand vous vous entretiendrez tous deux, ne manque pas de faire tomber la conversation sur les femmes ; et de là prends , mais avec art , occasion de lui dire du bien de moi ; occupe-le d'Eufrasie autant qu'il te sera possible. Ce n'est pas tout ce que j'exige de toi , mon ami ; je te recommande encore d'être fort attentif à ce qui se passe dans la famille des Pacheco. Si tu t'aperçois que quelque parent de don Gonzale ait de grandes assiduités auprès de lui , et couche en joue sa succession , tu m'en avertiras aussitôt : je ne t'en demande pas davantage ; je le coulerai à fond en peu de temps. Je connois les divers caractères des parents de ton maître : je sais quels portraits ridicules on lui peut faire d'eux , et j'ai déjà mis assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses cousins.

Je jugeai par ces instructions, et par d'autres qu'y joignit Eufrasie, que cette dame étoit de celles qui s'attachent aux vieillards généreux. Elle avoit depuis peu obligé don Gonzale à vendre une terre dont elle avoit touché l'argent. Elle liroit de lui tous les jours de

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