‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 177 sur 241 · LIVRE IV , CHAP. VII. Z'J · texte numérisé non relu

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voyois; et, sitôt que j'eus fait ma commission , je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués; mais, quoique cet objet dût peu me surprendre, et que la chose ne roulât pas sur mon compte, je ne laissai pas d'en être fort ému. Ah! perfide, disois-je avec indignation, scélérate Eufrasie! tu n'es pas satisfaite d'imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l'aimes ; il faut que tu le livres à un autre pour mettre le comble à ta trahison ! Que j'étois fat, quand j'y pense, de raisonner de la sorte! Il falloit plutôt rire de cette aventure, et la regarder comme une compensation des ennuis et des langueurs qu'il y avoit dans le commerce de mon maître. Xaurois du moins mieux fait de n'en dire mot, que de me servir de cette occasion pour faire le bon valet. Mais au lieu de modérer mon zèle , j'entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale , et lui fis un fidèle rapport de ce que j'avois vu ; j'ajoutai même à cela qu'Eufrasie m'avoit voulu séduire. Je ne dissimulai rien de tout ce qu'elle m'avoit dit, et il ne tint qu'à lui de connoître parfaitement sa maîtresse. Il me fit quelques questions comme s'il n'eût pas entièrement ajouté foi à ce que je venois de lui rapporter; mais telles furent mes réponses, qu'elles lui ôtèrent la satisfaction d'en pouvoir douter. Il en fut frappé malgré le sang-froid qu'il conservoit dans toute autre chose, et une petite émotion de colère qui parut sur son visage sembla présager que la dame ne lui seroit pas impunément infidèle. C'est assez, Gil Blas , me dit-il ; je suis très-sensible à rattachement que je te vois à mon service , et ta fidélité me plaît. Je vais tout à l'heure chez Eufrasie. Je veux l'accabler de reproches, et rompre avec l'ingrate. A ces mots , il sortit effectivement

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pour se rendre chez elle; et il nie dispensa de le suirre , pour ni épargner le mauvais rôle que j'aiirois eu à jouer pendant leur éclaircissement.

Jattendis le plus impatiemment du monde que mon maître fut de retour. Je ne doutois point qu'ayant un aussi grand sujet qu'il en avoit de se plaindre de sa nymphe, il ne revînt détaché de ses attraits, ou tout au moins résolu d'v renoncer. Dans cette pensée, je m'applaudissois de mon ouvrage. Je me représentois le plaisir qu'auroient les héritiers naturels de don Gonzale, quand ils apprendroient que leur parent n'étoit plus le jouet d'une passion si contraire à leurs intérêts. Je me flattois qu'ils m'en tiendroient compte, et qu'enfin j'allois me distinguer des autres valets de chambre , qui sont ordinairement plus disposés à maintenir leurs maîtres dans la débauche qu'à les en retirer. J'aimois l'honneur, et je pensois avec plaisir que je passerois pour le coryphée des domestiques ; mais une idée si agréable s'évanouit quelques heures après. Mon patron arriva. Mon ami , nw dit-il, je viens d'avoir un entretien très-vif avec Eufrasie. Je lai tiaitée d'ingrate et de perfide ; je l'ai accablée de reproches. Sais-tu bien ce qu'elle m'a répondu ? que j'avois tort d écouter des valets. Elle soutient que tu m'as fait un faux rapport. Tu n'es, si on l'en croit, qu'un imposteur, qu'un valet dévoué à mes neveux , pour l'amour de qui tu n'épargnerois rien pour me brouiller avec elle. J'ai vu couler de ses yeux des pleurs, mais des pleurs véritables. Elle m'a juré, par ce qui! y a de plus sacré, qu'elle ne t'a fait aucune proposition, et qu elle ne voit pas un homme. Béatrix, qui me paroît une bonne fille, incapable de mentir, m'a proteste

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\a même chose, tlo sorte que malgré moi ma colère s'est apaisée.

Eh quoi! monsieur, interrompis-je avec douleur,

(lontez-vous de ma sincérité? vous défiez-vous ]Non,

mon enfant, interrompit-il à son tour; je te rends justice. Je ne te crois point d'accord avec mes neveux. Je suis persuadé que mon intérêt seul te touche, et je t en sais bon gré : mais , après tout , les apparences sont trompeuses; peut-être n'as tu pas vu effectivement ce que tu t'imaginois voir; et, dans ce cas, juge jusqu'à quel point ton accusation doit être désagréable à Eufrasie ! Quoi qu'il en soit, c'est une femme que je ne puis m'empêcher d'aimer; c'est mon sort : il faut même que je lui fasse le sacrifice qu'elle exige de mon amour , et ce sacrifice est de te donner ton con^é. J en suis fâché, mon pauvre Gil Blas, poursuivit-il , et je t'assure que je n'y ai consenti qu'à regret : mais je ne saurois faire autrement j compatis à ma foiblesse; ce qui doit te consoler c'est que je ne te renven-ai pas sans récompense. De plus , je prétends te placer chez une dame de mes amies , oii tu seras fort agfréablement.

Je fus bien mortifié de voir tourner ainsi mon zèle contre moi. Je maudis Eufrasie, et déplorai la foiblesse de don Gonzale de s en être laissé posséder. Le bon vieillard sentoit assez qu'en me congédiant pour plaire seulement à sa maîtresse, il ne faisoit pas une action des plus viriles; aussi, pour compenser sa mollesse et me mieux faire avaler la pilule , 11 me donna cinquante ducats , et me mena le jour suivant chez la marquise de Chaves, à laquelle il dit en ma présence que j'étois un jeune homme qui n'avoit que de bonnes qualités , qu'il

maimoit, et que des raisons de famille ne lui permettant pas de me retenir à son service , il la prioit de me prendre au sien. Elle me reçut dès ce moment au nombre de ses domestiques ; si bien que je me trouvai tout-àcoup dans une nouvelle maison.

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