CHAPITRE XL
Quel homme c'étoit que le vieil ermite, et comment Gil Bla* s'aperçut qu'il étoit en pays de connoissance.
Voleurs qui se démasquent. — Propositions dangereuses. — Repas lai' l'herbe dans un bois.
Quand don Alphonse eut achevé le triste récit de ses malheurs , le vieil ermite lui dit : Mon fils , vous avez eu bien de l'imprudence de demeurer si longtemps à Tolède. Je regarde d'un autre œil que vous tout ce que vous m'avez raconté , et votre amour pour Séraphine me paroît une pure folie. Croyez-moi, ne vous aveuglez point, il faut oublier cette jeune dame, qui ne
' On trouvera la suite de l'histoire de don Alphonse et de la belle Séraphine, ci-apreS; livre v, chap. ii, et livre vi, chap. iir.
MVRE IV, CHAP, Xr. 4^3
sauroit être à vous. Cédez de bonne grâce aux obstacles qui vous séparent d'elle, et vous livrez à votre étoile , qui, selon toutes les apparences , vous promet bien d'autres aventures. Vous trouverez sans doute quelque jeune personne qui fera sur vous la même impression, et dont vous n'aurez pas tué le frère.
Il alloit ajouter à cela beaucoup d'autres choses pour exhorter don Alphonse à prendre patience, lorsque
nous vîmes entrer dans l'ermitage un autre ermite
chargé d'une besace fort enflée. Il revenoit de faire une copieuse quête dans la ville de Cuença. Il paroissoit plus jeune que son compagnon, et il avoit une barbe rousse et fort épaisse. Soyez le bienvenu, frère Antoine, luiilit le vieil anachorète : quelles nouvelles apportezvous de la ville? D'assez mauvaises, répondit le frère rousseau en lui mettant entre les mains un papier plié en forme de lettre ; ce billet va vous en instruire. Le vieillard l'ouvrit, et, après l'avoir lu avec toute l'attention qu'il méritoit, il s'écria : Dieu soit loué ! puisque la mèche est découverte, nous n'avons qu'à prendre notre parti. Changeons de style , poursuivit-il , seigneur don Alphonse , en adressant la parole au jeune cavalier ; vous voyez un homme en butte comme vous aux caprices de la fortune. On me mande de Cuença, qui est une ville à une lieue d'ici, qu'on m'a noirci dans l'esprit de la justice, dont tous les suppôts doivent dès demain se mettre en campagne pour venir dans cet ermitage s'assurer de ma personne. Mais ils ne ti^ouveront point le lièvre au gîte. Ce n'est pas la première fois que je me suis vu dans de pareils embarras. Grâces à Dieu , je m'en suis presque toujours tiré en homme d'esprit. Je vais me
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montrer sous une nouvelle forme ; car, tel que vous me voyez, je ne suis rien moins qu'un ermite et qu'un vieillard.
En parlant de cette manière, il se dépouilla de la longue robe qu'il portoit; et l'on vit dessous un pourpoint de ser<re noire avec des manches tailladées. Puis il ôta son bonnet, détacha un cordon qui tenoit sa barbe postiche, et prit tout-à-coup la figure d'un homme de vingt-huit à trente ans. Le frère Antoine, à son exemple, quitta son habit d'ermite, se défit, de la même manière que son compagnon , de sa barbe rousse , et tira d'un vieux coffre de bois à demi pourri, une méchante soutanelle dont il se revêtit. Mais représentez-vous ma surprise, lorsque je reconnus dans le vieil anachorète le seigi|pir don Raphaël , et dans le frère Antoine mon très-cher et très-fidèle valet Ambroise de Lamela. Vive Dieu ! m'écriai-je aussitôt, je suis ici, à ce que je vois, en pays de connoissance. Cela est vrai , seigneur Gil Blas , me dit don Raphaël en riant , vous retrouvez deux de vos amis lorsque vous vous y attendiez le moins. Je conviens que vous avez quelque sujet de vous plaindre de nous ; mais oublions le passé, et rendons grâces au ciel qui nous rassemble. Ambroise et moi nous vous offrons nos services; ils ne sont point à mépriser. Ne nous croyez pas de méchantes gens. Nous n'attaquons, nous n'assassinons personne ; nous ne cherchons seulement qu'à vivre aux dépens d'autrui; et si voler est une action injuste, la nécessité en corrige l'injustice. Associez-vous avec nous , et vous mènerez une vie errante. C'est un genre de vie fort agréable , quand on sait se conduire prudemment. Ce n'est pas que, malgré toute notre pru-