CHAPITRE PREMIER
Histoire de don Raphaël.
Enfant mal élevé. — Riche dot à la veille d'être escroqnée. — Reconnoissan'-e de deux frères. — Pirates. — Sérail à AJger. — Tel fils, telle mère. — Femme fnneste à ses maiis. — Renégat d'^Vlger, qui devient conrtisan à Florence , fripon à Madrid , amoureux à Tolède , et finit, comme le diable , par se faire ermite. — Vie édifiante des béates.
Je suis fils d une comédienne de Madrid , fameuse par sa déclamation , et plus encore par ses galanteries ; elle se nommoit Lucinde. Pour un père, je ne puis sans témérité m'en donner un. Je dirois bien quel homme de qualité étoit amoureux de ma mère lorsque je suis venu au monde ; mais cette époque ne seroit pas une preuve convaincante qu'il fût l'auteur de ma naissance. Une personne de la profession de ma mère est si sujette à eau tion , que, dans le temps même quelle paroît le plus attachée à un seigneur, elle lui donne presque toujours quelque substitut pour son argent.
Rien n'est tel que de se mettre au-dessus de la médisance. Lucinde , au lieu de me faire élever chez elle dans lobscurité , me prenoit sans façon par la main , et me menoit au théâtre fort honnêtement, sans se sou-
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cier des discours qu'on tenoit sur son compte, ni des ris malins que ma vue ne manquoit pas d'exciter. Enfin je faisois ses délices, et j'étois caressé de tous les hommes qui venoient au logis : on eût dit que le sang parloit en eux en ma faveur.
On me laissa passer les douze premières années de ma vie dans toutes sortes d'amusements frivoles. A peine me montra-t-on à lire et à écrire : on s'attacha moins encore à m'enseigner les principes de ma religion. Jappris seulement à danser , à chanter et à jouer de la guitare : c'est tout ce que je savois faire , lorsque le marquis de Léganez me demanda pour être auprès de son fils unique, qui avoit à peu près mon âge. Lucinde y consentit volontiers, et ce fut alors que je commençai à m'occuper sérieusement. Le jeune Léganez n'étoit pas plus avancé que moi : ce petit seigneur ne paroissoit pas né pour les sciences ; il ne connoissoit presque pas une lettre de son alphabet , bien qu'il eût un précepteur depuis quinze mois. Ses autres maîtres n'en tiroient pas meilleur parti ; il poussoit à bout leur patience. Il est vrai qu'il ne leur étoit pas pei^mis d'user de rigueur à son égard : ils avoient un ordre exprès de l'instruire sans le tourmenter ; cet ordre , joint à la mauvaise disposition du sujet, rendoi^les leçons assez inutiles.
Mais le précepteur , ainsi que vous l' allez voir , imagina un bel expédient pour intimider ce jeune seigneur sans aller contre la défense de son père ; il résolut de me fouetter quand le petit Léganez mériteroit d'être puni , et il ne manqua pas d'exécuter sa résolution. Je ne trouvai point l'expédient de mon goût; je m'échappai,