‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 192 sur 241 · LIVRE V, CHAP · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP

Cl m allai plaindre à ma mère d'un traitement si injuste. Cependant, quelque tendresse qu'elle se sentît pour moi, elle eut la force de résister à mes larmes j et, considérant que c'étoit un grand avantage pour son fils d'être chez le marquis de Léganez, elle m'y fit reniener sur-le-champ. Me voilà donc livré au piécepteur. Comme il s'étoit aperçu que son invention avoit produit un bon effet, il continua de me fouetter à la place du petit seigneur; et, pour faire plus d'impression sur lui, il m'étrilloit très-rudement. J'étois sûr de payer tous les jours pour le jeune Léganez. Je puis dire qu'il n'a pas appris une lettre de son alphabet qui ne m'ait coûté cent coups de fouet ; jugez à combien me revient son rudiment!

Le fouet n'étoit pas le seul désagrément que j'eusse à essuyer dans cette maison : comuîe tout le monde m'y connoissoit, les moindres domestiques, jusqu'aux marmitons, me reprochoient ma naissance. Cela me déplut à un point, que je m'enfuis un jour, après avoir trouvé moyen de me saisir de tout ce que le précepteur avoit d'argent comptant; ce qui pouvoitbien aller à cent cinquante ducats. Telle fut la vengeance qi-e je tirai des coups de fouet qu'il m'a voit donnés si injustement; et je crois que je n'en pouvois prendre une plus affligeante pour lui. Je fis ce tour de main avec beaucoup de subtilité , quoique ce fût mon coup d'essai ; et j'eus l'adresse de me dérober aux perquisitions qu'on fit de moi pendant deux jours. Je sortis de Madrid , et me rendis à Tolède sans voir personne à mes trousses.

J'entrois alors dans ma quinzième année. Quel plaisir, rj cet âge, dèlre indépendant et maître de ses volontés !

J'eus bientôt fait connoissance avec des jeunes gens qui me dégourdirent , et m'aidèrent à manger mes ducats. Je m'associai ensuite avec des chevaliers d industrie, qui cultivèrent si bien mes heureuses dispositions , que je devins en peu de temps un des plus forts de l'ordre. Au bout de cinq années, l'envie de voyager me prit: je quittai mes confrères; et, voulant commencer mes voyages par l'Estramadure , je gagnai Alcantara ,• mais , avant que d'y arriver , je trouvai une occasion d'exercer mes talents, et je ne la laissai point échapper. Comme jétois à pied, et de plus chargé d'un havresac assez pesant , je m arrètois de temps en temps pour me reposer sous les arbres qui m'offroien', leur ombrage à quelques pas du grand chemin. Je rencontrai deux enfants de famille qui s'entretenoient avec gaieté sur 1 herbe en prenant le frais. Je les saluai très-civilement, et, ce qui me parut ne leur pas déplaire, j'entrai dans leur conversation. Le plus vieux n'avoit pas quinze ans; ils étoient tous deux bien ingénus. Seigneur cavalier, me dit le plus jeune , nous sommes fils de deux riches bourgeois de Placencia. Nous avons une extrême envie de voir le royaume de Portugal ; et , pour satisfaire notre curiosité , nous avons pris chacun cent pistoles à nos parents. Bien que nous voyagions à pied, nous ne laisserons pas d'aller loin avec cet argent. Qu'en pensezvous. i* Si j'en avois autant, lui répondis-je, Dieu sait où jirois! Je voudrois parcourir les quatre parties du monde. Comment diable ! deux cents pistoles ! c'est une somme immense; vous n'en verrez jamais la fin. Si vous l'avez pour agréable , messieurs, ajoutai-je, j'aurai Ihonneur de vous accompagner jusqu'à la ville d'Al-

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niei'in , où je vais recueillir la succession cl uti oncle qui , depuis vingt années ou environ , sétoit établi là.

Les jeunes bourgeois nie témoignèrent que ma compagnie leur feroit plaisir. Ainsi, lorsque nous nous tiinie> tous trois un peu délassés, nous marcliàmes vers Alcaiitara, où nous arrivâmes long-temps avant la nuit. ]Nou.s allâmes loger à une bonfie hôtellerie. ]\ous demandâmes une chambre, et on nous en donija une où il y avoit une armoiie qui fermoit à clef. ?Sous ordonnâmes d'abord le souper; et pendant qu'on nous l'apprètoit, je proposai à mes compagnons de voyage de nous promener dans la ville 5 ils acceptèrent la proposition. Nous serrâmes nos havresacs dans l'armoire , dont uu des bourgeois prit la clef, et nous sortîmes de l'hôtellerie. Nous allâmes visiter les églises ■ et , dans le temps que nous étions dans la principale, je feignis tout-àcoup d'avoir une affaire importante. Messieurs , dis-je à mes camarades, je viens de me souvenir qu'une personne de Tolède m'a chargé de dire de sa part deux mots à un marchand qui demeure auprès de cette église. Attendez-moi, de grâce , ici; je serai de retour dans un moment. A ces mots , je m'éloignai d'eux. Je cours à l'hôtellerie, je vole à l'armoire, j'en force la serrure; et, fouillant dans les havresacs de mes jeunes bourgeois, j'y trouve leurs pistoles. Les pauvres entants! je ne leur en laissai pas seulement une pour payer leur gîte; je les emportai toutes. Après cela, je sortis promptement de la ville et pris la route de Mérida, sans m'embarrasser de ce qu'ils deviendroient.

Cette aventure, dont je ne Hs que rire, me mit eu «^tal de voyayer avec agrément. Quoique jeune, je nie

sentois capable de me conduire prudemment. Je puis dire que j'étois bien avancé pour mon âge. Je résolus d'acheter une mule ; ce que je fis en effet au premier bourg. Je convertis même mon havresac en valise, et je commençai à faire un peu plus l'homme d'importance. La troisième journée, je rencontrai un homme qui chantoit vêpres à pleine tête sur le grand chemin. Je jugeai à son air que c'étoit un chantre , et je lui dis : Courage , seigneur bachelier , cela va le mieux du monde! Vous avez, à ce que je vois, le cœur au métier. Seigneur, me répondit-il, je suis chantre, pour vous rendre mes très-humbles services, et je suis bien aise de tenir ma voix en haleine.

Nous entrâmes de cette manière en conversation. Je m'aperçus que j'étois avec un personnage des plus spirituels et des plus agréables. Il avoit vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Comme il étoit à pied, je n'allois que le petit pas pour avoir le plaisir de l'entretenir. Nous parlâmes entre autres choses de Tolède. Je connois parfaitement cette ville, me dit le chantre; j'y ai fait un assez long séjour, j'y ai même quelques amis. Et dans quel endroit, interronipis-je , demeuriez-vous à Tolède ."• Dans la rue Neuve, répondit-il. J'y demeurois avec don Vincent de Buena Garra ' , don Mathias de Cordel, et deux ou trois autres honnêtes cavaliers. Nous logions, nous mangions ensemble; nous passions fort bien le temps. Ces paroles me surprirent; car il faut observer que les gentilshommes dont il me citoit

' 7Je buena garra, de bonne griffe. /Je cordel, dn cordeau, de la corde. Ces noms sont faits exprés pour désigner des aigrejins , comme don Raphaël les appelle modestement.

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