LIVRE V, CHAP. I
les noms étoient les aigrefins avec qui j'avois été faufilé à Tolède. Seigneur chantre, m'écriai -je , ces messieurs que vous venez de nommer sont de ma connoissance, et j'ai demeuré aussi avec eux dans la rue Neuve. Je vous entends, reprit-il en souriant; c'est-à-dire que vous êtes entré dans la compagnie depuis trois ans que j'en suis sorti. Je viens, lui repartis- je, de quitter ces seigneurs, parce que je me suis mis dans le goût des voyages. Je veux faire le tour de l'Espagne. J'en vaudrai mieux quand j'aurai plus d'expérience. Sans doute, me dit-il, pour se perfectionner l'esprit, il faut voyager. C'est aussi pour cette raison que j'abandonnai Tolède, quoique j'y vécusse fort agréablement. Je rends grâce au ciel, poursuivit-il, qui m'a fait rencontrer un chevalier de mon ordre, lorsque j'y pensois le moins. Unissons - nous : voyageons ensemble ; attentons sur la bourse du prochain ; profitons de toutes les occasions qui se présenteront d'exercer notre savoirfaire.
Il me fit cette proposition si franchement et de si Jjonne grâce, que je l'acceptai. Il gagna tout-à-coup ma confiance en me donnant la sienne. Nous nous ouvrîmes l'un à l'autre. Je lui contai mon histoire, et il ne me déguisa point ses aventures. Il m'apprit qu'il venoit de Portalègre* d'où une fourberie, déconcertée par un contre-temps, l'avoit obligé de se sauver avec précipitation, et sous l'habillement que je lui voyois. Après qu'il m'eut fait une entière confidence de ses affaires, nous résolûmes d'aller tous deux à Mérida tenter la fortune , d'y faire quelque bon coup si nous pouvions, et d'en décamper aussitôt pour nous rendre
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ailleurs. Dès ce moment nos biens devinrent connnuns entre nous. Il est vrai que Morales (ainsi se nonmioit mon compagnon ) ne se trouvoit pas dans une situation tort aisëe 5 tout ce qu'il possédoit ne consistant qu'en cinq ou six ducats, avec quelques bardes qu'il portoit dans un bissac; mais si j'étois mieux que lui en argent comptant, il étoit en récompense plus consommé que moi dans l'art de tromper les bommes. Nous montions ma mule alternativement, et nous arrivâmes de cette manière à Mérida.
Nous nous arrêtâmes dans une bôtellerie du taubourg, où mon camarade tira de son bissac un babit dont il ne fut pas sitôt revêtu , que nous allâmes faire un tour dans la ville pour reconnoître le terrain , et voir s il ne s'offriroit point quelque occasion de travailler. Nous considérions fort attentivement tous les objets qui se présentoient à nos regards. Nous ressemblions , comme auroit dit Homère ,à deux milans qui chercbent des yeux dans la campagne des oiseaux dont ils puissent faire leur proie. Nous attendions en6n que le basard nous fournît quelque sujet d'employer notre industrie , lorsque nous aperçûmes dans la rue un cavalier à cbeveux gris qui avoit l'épée à la main, et qui se battoit contre trois hommes qui le poussoient vigoureusement. L'inégalité de ce combat me choqua 5 et, comme je suis naturellement ferrailleur , je volai au secours du vieillard. Morales, pour me montrer que je ne m'étois point associé avec un lâche, suivit mon exemple. Nous chargeâmes les trois ennemis du cavalier, et nous les obligeâmes à prendre la fuite.
Après leur retraite, le vieillard se répandit en dis-