‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 194 sur 241 · LIVRE V, CHAI'. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAI'. I

cours recoailoissants. Nous sommes ravis, lui dis-je, de nous être trouvés ici si à propos pour vous secourir ; mais que nous sachions du moins à qui nous avons eu le bonheur de rendre service j et dites-nous, de grâce, pourquoi ces trois hommes vouloient vous assassiner. Messieurs, nous répondit-il, je vous ai trop d'obligation pour refuser de satisfaire votre curiosité. Je m'appelle Jérôme de Moyadas ', et je vis de mon bien dans cette ville. L'un de ces assassins dont vous m'avez délivré est un amant de ma fille. Il me la fit demander en mariage ces jours passés 5 et comme il ne put obtenir mon aveu, il vient de me faire mettre l'épée à la main pour s'en venger. Et peut-on, repris-je, vous demander encore pour quelles raisons vous n'avez point accordé votre fille à ce cavalier? Je vais vous l'apprendre, me dit-il. J'avois un frère marchand dans cette ville j il se nommoit Augustin. Il y a deux mois qu'il étoit à Calatrava, logé chez Juan Vêlez de la Menibrilla ', son correspondant. Ils étoient tous deux amis intimes; et mon frère, pour fortifier encore davantage leur amitié, promit Florentine, ma fille unique, au fils de son correspondant, ne doutant point qu'iJ n'eiit assez de crédit sur moi pour m'obliger à dégager sa promesse. Comme en effet, mon frère, étant de retour à Mérida, ne m'eut pas plus tôt parlé de ce mariage, que j'y consentis pour l'amour de lui. Il envoya le portrait de Florentine à Calatrava : mais hélas! il n'a pas eu la satisfaction d'achever son ouviage; il est mort depuis trois semaines. En mourant, il me conjura de ne dis-

' De Moyadas , des mouillures.

' De la Membrilla , du coing tendre.

poser de ma fille qu en faveur du fils de son correspondant. Je le lui promis; et voilà pourquoi j'ai refusé Florentine au cavalier qui vient de m'attaquer, quoique ce soit un parti fort avantageux. Je suis esclave de ma parole, et j attends à tout moment le fils de Juan Vêlez de la Membrilla pour en faire mon gendre, bien que je ne Taie jamais vu , non plus que son père. Je vous demande pardon, continua Jérôme de Moyadas, si je vous fais cette narration ; mais vous l'avez exigée de moi.

Jécoutai ce récit avec beaucoup d'attention; et m'arrètant à une supercherie qui me vint tout-à-coup dans l'esprit ', j'affectai un grand étonnement; je levai les yeux au ciel. Ensuite me tournant vers le vieillard , je lui dis d'un ton pathétique : Ah! seigneur de IMoyadas, est-il possible qu'en arrivant à Mérida je sois assez heureux pour sauver la vie à mon beau-père.*^ Ces paroles causèrent une étrange surprise au vieux bourgeois, et n'étonnèrent pas moins Morales, qui me fit connoître par sa contenance que je lui paroissois un grand fripon. Que m'apprenez-vous? me répondit le vieillard. Quoi! vous seriez le fils du correspondant de mon frère ."^ Oui, seigneur Jérôme de Moyadas, lui répliquai-je en payant d'audace et en lui jetant les bras au cou , je suis le fortuné mortel à qui l'adorable Florentine est destinée. Mais, avant que je vous témoigne

'Ici, Le Sage va reprendre le canevas d'nne partie de sa charmante comédie de Crispin rival de son wa/irc, jouée avec tant de succès en 1707 , et qui est toujours applaudie ; mais il saura y ajouter de nouveaux développements, de mauière à n'avoir pas l'air de se recopier lui-même. On va voir son récit renchérir sur sa pièce.

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