‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 196 sur 241 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

tlit-il, les voleurs vous ont donc emporté toutes vos liardes, et sans doute votie argent , car ils commencent toujours par là ? Oui , monsieur , répondit mon camarade; une nombreuse troupe de bandits est venue fondre sur nous auprès de Castil-Blazo , ils ne nous ont laissé que les habits que nous avons sur le corps ; mais nous recevrons incessamment des lettres de change , et nous allons nous remettre sur pied.

En attendant vos lettres de change , répliqua le vieillard en tirant de sa poche une bourse , voici cent pistoles dont vous pouvez disposer. Oh ! monsieur , s'écria Morales, mon maître ne voudra point les accepter. Vous ne le connoissez pas. Tudieu! c'est un homme délicat sur cette matière. Ce n'est point un de ces enfants de famille qui sont prêts à prendre de toutes mains. Il n'aime pas à s'endetter , tout jeune qu'il est. 11 demanderoit plutôt l'aumône, que d'emprunter un maravédis. Tant mieux , dit le bourgeois , je l'en estime davantage. Je ne puis souffrir que l'on contracte des dettes. Je pardonne cela aux personnes de qualité, parce que c'est une chose dont elles sont en possession. Je ne veux pas, ajouta-t-il, contraindre ton maître; et, si c'est lui faire de la peine que de lui offrir de l'argent , il n'en faut plus parler. En disant ces paroles , il voulut l'émettre la bourse dans sa poche ; mais mon compagnon lui retint le bras. Attendez, seigneur de Moyadas, lui dit-il : quelque aversion que mon maître ait pour les emprunts , je ne désespère pas de lui faire agréer vos cent pistoles. Il n'y a que manière de s'y prendre avec lui. Après tout, ce n'est que des étrangers qu'il n'aime jioint à emprunter ; il n'est pas si façonnier avec

sa famille. Il demande même fort bien à son père tout l'argent dont il a besoin. Ce garçon, comme vous voyez, sait distinguer les personnes , et il doit vous regarder , monsieur , comme un second père.

Morales , par de semblables discours, s'empara de la bourse du vieillard, qui vint nous rejoindre , et qui nous trouva , sa fille et moi, engagés dans les compliments. Il rompit notre entretien. 11 apprit à Florentine l'obligation qu'il m'avoit ; et sur cela il me tint des propos qui me firent connoître combien il en étoit reconnoissant. Je profitai d'une si favorable disposition. Je dis au bourgeois que la plus touchante marque de reconnoissance qu'il put me donner étoit de hâter mon mariage avec sa fille. Il céda de bonne grâce à mon impatience. 11 m'assura que dans trois jours au plus tard je serois l'époux de Florentine j il ajouta même qu'au lieu de six mille ducats qu'il avoit promis pour sa dot , il en donneroit dix mille, pour me témoigner jusqu'à quel point il étoit pénétré du service que je lui avois rendu.

Nous étions donc , Morales et moi , chez le bon homme Jérôme de Moyadas, bien traités , et dans l'agréable attente de toucher dix mille ducats , avec quoi nous nous proposions de nous éloigner prtîmptement de Mérida. Une crainte pourtant troubloit notre joie: nous appréhendions qu'avant trois jours le véritable fils de Juan Vêlez de la Membrilla ne vînt traverser notre bonheur, ou plutôt le détruireen paroissant toutà-coup. Cette crainte n'étoit pas mal fondée. Dès le lendemain une espèce de paysan , chargé d'une valise , arriva chez le père de Florentine. Je ne m'y trouvai

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