‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 201 sur 241 · LIVRE V, CllAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CllAP. I

t|ue ces galants ne soient deux fourbes qui s'accordent pour vous tromper. Je me connois en pareil gibier ; et , pour vous faire voir que ces drôles sont des aventuriers , je vais les mener en prison tout à l'heure. Je prétends leur ménager un tête-à-tête avec monsieur le corrégidor ; après quoi ils sentiront que tous les coups de fouet n'ont point encore été donnés. Halte-là, monsieur l'officier , reprit le vieillard , ne poussons pas l'affaire si loin. Vous ne craignez pas , vous autres, messieurs , de faire de la peine à un honnête homme. Ce valet ne sauroit-il être un fourbe, sans que son maître le soit ? Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes ? Vous moquez-vous, avec vos princes ? interrompit l'alguazil. Ce jeune homme est un intrigant, sur ma parole, et je 1 arrête de peu- le roi ^ de même que son camarade. J'ai vingt aichers à la porte , qui les traîneront à la prison s'ils ne s'y laissent pas conduire de bonne grâce. Allons , mon prince , me dit-il ensuite, marchons.

Je fus étourdi de ces paroles , ainsi que Morales ; et notre trouble nous rendit suspects à Jérôme deMoyadas, ou plutôt nous perdit dans son esprit. Il jugea bien que nous l'avions voulu tromper. Il prit pourtant dans cette occasion le parti que devoit prendre un galant homme. Monsieur l'officier, dit - il à l'alguazil, vos soupçons peuvent être faux ; peut-être aussi ne sont-ils que trop véritables. Quoi qu il en soit , n'approfondissons point cela. Que ces deux jeunes cavaliers sortent, et se retirent où ils voudront. Ne vous opnosez point, je vous prie, à leur retraite : c est une grâce que je vous demande , poui' m a<(}uilter envers eux de lObligalioii

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que je leur ai. Si je faisois ce que je dois , répondit 1 alguazil , j'eniprisonnerois ces messieurs , sans avoir égard à vos prières ; mais je veux bien relâcher de mon devoir pour l'amour de vous , à condition que dès ce moment ils sortiront de cette ville j car si je les rencontre demain , vive Dieu ! ils verront ce qui leur arrivera.

Lorsque nous entendîmes dire, Morales et moi, qu'on nous laissoit libres , nous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parler avec fermeté, et soutenir que nous étions des personnes d'honneur j mais l'alguazil nous regarda de travers , et nous imposa silence. Je ne sais pourquoi ces gens-là ont un ascendant sur nous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à Pedro de la JMembrilla, qui sans doute devint gendre de Jérôme de JMoyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous prîmes le chemin de Truxillo , avec la consolation d'avoir du moins gagne cent pistoles à cette aventure. Une heure avant la nuit nous passâmes par un petit village, résolus daller coucher plus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d'assez belle apparence pour ce lieu-là. L'hôte et Ihôtesse étoient à la porte , assis sur de longues pierres. I^'hôte , grand homme sec et déjà suranné , ra doit une mauvaise guitare pour divertir sa femme, qui paroissoit l'écouter avec plaisir. Messieurs, nous cria l hôte , lorsqu'il vit que nous ne nous arrêtions point, je vous conseille de faire halte en cet endroit. Il y a trois mortelles lieues d'ici au premier village que vous trouverez , et vous n'y serez pas si bien que dans celuici , je vous en avertis. Croyez -moi, entrez dans ma maison ; je vous y ferai bonne chère, et à juste prix.

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Nous nous laissâmes persuader. Nous nous approchâmes de l'hôte et de l'hôtesse ; nous les saluâmes 5 et , nous étant assis auprès d'eux, nous commençâmes à nous entretenir tous quatre de choses indifférentes. L'hôte se disoit officier de la sainte Hermandad, et l'hôtesse étoit une grosse réjouie qui avoit lair de savoir bien vendre ses denrées.

Notre conversation fut interrompue par l'arrivée de douze à quinze cavaUers montés les uns sur des mules, les autres sur des chevaux , et suivis d'une trentaine de mulets chargés de ballots. Ah , que de princes ! s'écria l'hôte à la vue de tant de monde ? où pourrai-je les loger tous ? Dans un instant le village se trouva rempli d'hommes et d'animaux. Il y avoit par bonheur auprès de Ihôtellerie une vaste grange où Ton mit les mulets et les ballots ; les mules et les chevaux des cavaliers furent placés dans d'autres endroits. Pour les hommes, ils songèrent moins à chercher des lits qu'à se faire apprêter un bon repas. L'hôte , l'hôtesse et une jeune servante qu'ils avoient ne s'y épargnèrent point. Ils firent mainbasse sur toute la volaille de leur basse-<^our. Cela joint à quelques civets de lapins et de matous, et à une copieuse soupe aux choux faite avec du mouton, il y en eut pour tout l'équipage.

Nous regardions , Morales et moi , ces cavaliers , qui de temps en temps nous envisageoient aussi. Enfin nous liâmes conversation , et nous leur dîmes que , s'ils le vouloient bien , nous souperions avec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur feroit plaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. Il y en avoit un parmi eux qui ordonnoit , et pour <fui les autres, quoique

(Tailleurs ils en usassent assez lamilièrenient avec lui, ne laissoient pas de marquer des déférences. 11 est vrai que celui -là tenoit le haut bout : il parloit d'un ton de voix élevé; il contredisoit même quelquefois d'un air cavalier les autres qui, bien loin de lui rendre la pareille , sembloient respecter ses opinions. L'entretien tomba par hasard sur l'Andalousie ; et , conmie Morales s'avisa de louer Séville , l'homme dont je viens de parler lui dit : Seigneur cavalier , vous faites l'éloge de !a ville où j'ai pris naissance; ou du moins je suis né aux environs, puisque le bourg de Mayrena ma vu naître. Je vous dirai la même chose , lui répondit mon compagnon. Je suis aussi de Mayrena, et il n'est pas possible que je ne coimoisse point vos parents, moi qui connois depuis l'alcade jusqu'aux dernières personnes du bourg. De qui êtes-vous fils? D'un honnête notaire, repartit le cavalier, de Martin Morales. De Martin Morales ! s'écria mon camarade avec autant de joie que de surprise ; par nia foi , l'aventure est fort singulière ! vous êtes donc mon frère aîné Manuel Morales ? Justement , dit 1 autie ; et vous êtes apparemment, vous, mon petit frère Luis, que je laissai au berceau quand j'abandonnai la maison paternelle !* Vous m'avez nommé , répondit mon camarade. A ces mots , ils se levèrent de table tous deux , et s'embrassèrent à plusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit à la compagnie : Messieurs, cet événement est toutà-fait merveilleux. Le hasard veut que je rencontre et reconnoisse un frère que je n'ai point vu depuis plus de vingt années pour le moins : permettez que je vous le présente. Alors tous les cavaliers, qui pai- bienséance

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se tenoieiit tle!)oiil, saluùienl le catlet Morylcs, et 1 accablèrent d'embrassades. Après cela on se remit à table, et l'on y demeura toute la nuit. On ne se coucha point. Les deux frères s'assirent l'un auprès de l'autre, et s'entretinrent tout bas de leur famille, pendant que les autres convives buvoient et se réjouissoient.

Luis eut une longue conversation avec Manuel; et me prenant ensuite en particulier, il nre dit: Tous ces cavaliers sont des domestiques du comte de Montanos, que le roi a nommé depuis peu à la vice-royautè de Mayorque. Ils conduisent l'équipage du vice-roi à Alicante, où ils doivent s embarquer. Mon frère, qui est devenu intendant de ce seigneur, m'a proposé de m'emmener avec lui , et sur la répugnance que je lui ai témoignée que j'avois à vous quitter, il m'a dit que, si vous voulez être du voyage , il vous fera donner un bon emploi. Cher ami, poursuivit-il, je te conseille de ne pas dédaigner ce parti. Allons ensemble à l'île de Mayorque. Si nous y avons de l'agrément, nous y resterons; et si nous ne nous y plaisons point, nous reviendrons en Espagne.

J'acceptai volontiers la proposition. Nous nous joignîmes, le jeune Morales et moi, aux officiers du comte, et nous partîmes avec eux de l'hôtellerie avant le lever de l'aurore. Nous nous rendîmes à grandes journées à la ville d'Alicante, ovi j'achetai une guitare et me fis faire un habit fort propre avant l'embarquement. Je ne pensois plus à rien qu'à l'île de Mayorque, et Luis Morales étoit dans la même disposition. Il sembloit que nous eussions renoncé aux friponneries. Il faut dire la vérité : nous voulions passeï- j)our honnêtes gens parmi les ca-

valiers avec qui nous elions, et cela tenoit nos génies en respect, Entin nous nous embarquâmes gaiement , et nous nous flattions d être bientôt à Majorque; mais à peine fûmes-nous hors du golfe d'Alicante, qu'il survint une bourrasque effroyable. J'aurois, dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une belle description de tempête, de peindre l'air tout en feu, de faire gronder la foudre, siffler les vents, soulever lés flots, et cœtera\ mais, laissant à part toutes ces fleurs de rhétorique, je vous dirai que l'orage fut violent, et nous obligea de relâcher à la pointe de l'île de Cabrera '. C'est une île déserte, où il y a un petit fort qui étoit alors gardé par cinq ou six soldats, et par un officier qui nous reçut fort honnêtement.

Comme il nous falloit passer là plusieurs jours à raccommoder nos voiles et nos cordages, nous cherchâmes diverses sortes d amusements pour éviter l'ennui. Chacun suivoit ses inclinations : les uns jouoient à la prime, les autres s'amusoient autrement ; et moi j'allois me promener dans l'île avec ceux de nos cavaliers qui aimoient la promenade; c'étoit là mon plaisir. Nous sautions de rocher en rocher; car le terrain est inégal, plein de pierres partout, et l'on y voit fort peu de terre. Un jour, tandis que nous considérions ces lieux secs et arides , et que nous admirions le caprice de la nature, qui se montre féconde et stérile où il lui plaît, notre odorat fut saisi tout à-coup dune senteur agréable. Nous nous tournâmes aussitôt du côté de l'orient, d'où venoit cette odeur ; et nous aperçûmes avec étonne-

' Cabrera ou Capraria , iie des chèvres; petite île de l'Espagne, dans la Méditerranée.

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