‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 202 sur 241 · LIVRE V, CIIAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CIIAP. I

ment entre des rochers un grand rond de verdure de chèvre-feuilles plus beaux et plus odorants que ceux mêmes qui croissent dans 1 Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de ces arbrisseaux charmants qui parfumoient Tair aux environs, et il se trouva qu'ils bordoient l'entrée d une caverne très-profonde. Cette caverne éloit large et peu sondjre; nous descendîmes au fond en tournant, par des degrés de pieiTes dont les extrémités étoient parées de fleurs, et qui fonnoient naturellement un escalier en limaçon. Lorsque nous fimies en bas, nous vîmes serpenter, sur un sable plus jaune que l'or, plusieui'S petits ruisseaux qui tiroient leurs sources des gouttes d'eau que les rochers distilloient sans cesse en dedans, et qui se perdoient sous la tene. L'eau nous parut si belle, que nous en vouh\mes boire; et nous la trouvâmes si fraîche, que nous résoh^mes de revenir le jour suivant dans cet endroit, et d'y apporter quelques bouteilles de vin, persuadés qu'on ne les boiroit point là sans plaisir.

Nous ne quittâmes qu'à regret un lieu si agréable ; et , lorsque nous fvimes de retour au fort, nous ne manquâmes pas de vanter à nos camarades une si belle découverte : mais le commandant de la forteresse nous dit qu'il nous avertissoit en ami de ne plus aller à la caverne dont nous étions si charmés. Eh pourquoi cela ? lui disje ; y a-t-il quelque chose à craindre? Sans doute, me répondit -il. Les corsaires d'Alger et de Tripoli descendent quelquefois dans cette île, et viennent faire provision d'eau à cette fontaine. Ils y surprirent un jour deux soldats de ma garnison, quils firent esclaves. L'officier eut beau parler diin aii très-sérieux, il uc put nous per-

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suader. Nous crûmes qu'il j)laisantoit, et dès le lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers de l'équipage. Nous y allâmes même sans armes à feu, pour taire voir que nous n'appréhendions rien. Le jeune Morales ne voulut point être de la partie; il aima mieux , aussi bien que son frère, demeurer à jouer dans le fort. Nous descendîmes au fond de l'antre comme le jour précédent , et nous fîmes rafi'aîchir dans les ruisseaux, quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nous les buvions délicieusement, en jouant de la guitare et en nous entretenant avec gaieté , nous vîmes paroître au haut de la caverne plusieurs hommes qui avoient des moustaches épaisses, des turbans, et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c'étoit une partie de féquipage et le commandant du fort, qui sétoient ainsi déguisés pour nous faiie peur. Prévenus de cette pensée , nous nous mîmes à rire , et nous en laissâmes descendre jusqu'à dix sans songer à notre défense. Nous fi\mes bientôt tristement désabusés, et nous connùnïes que c'étoit un corsaire qui venoit avec ses gens nous enlever. Betidez-nous , chiens y nous cria-t-il en langue castillane, ou bien "vous allez tous mourir! En même tempsles hommes quil'accompagnoient nous couchèrent en joue avec des carabines qu'ils portoient ; et nous aurions essuyé une belle décharge , si nous eussions fait la moindre résistance; mais nous fûmes assez sages pour n'en faire aucune. Nous préférâmes l'esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. Il nous fit charger de chaînes, et conduu'e à son vaisseau , qui n'étoit pas loin de là ; puis mettant à la voile, il cingla vers Algei.

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