‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 203 sur 241 · LIVRE V, CHAP. r · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. r

C'est de cette manière que nous fûmes justement punis d'avoir négligé l'avertissement de l'officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce que nous avions d'argent. La bonne capture pour lui ! Les deux cents pistôles des bourgeois de Placencia , les cent que Morales avoit reçues de Jérôme de Moyadas, et dont par malheur j'étois chargé, tout cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avoient aussi la bourse bien garnie ; enfin c'étoit un excellent coup de filet. Le pirate en paroissoit tout réjoui ; et le bourreau ne se contentoit pas de nous enlever nos espèces , il nous insultoit par des railleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessité de les souffrir. Après mille plaisanteries, et pour se moquer de nous d'une autre façon, il se fit apporter les bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir à la fontaine , et que ses gens avoient eu soin d'emporter. Il se mit à les vider avec eux, et à boire à notre santé par dérision.

Pendant ce temps-là , mes camarades avoient une contenance qui rendoit témoignage de ce qui se passoit en eux. Ils étoient d'autant plus mortifiés de leur esclavage, qu'ils s'étoient fait une idée plus douce d'aller dans l'île de Majorque, où ils avoient compté qu'ils meneroient une vie délicieuse. Pour moi , j'eus la fermeté de prendre mon parti , et, moins consterné que les autres , je liai conversation avec le railleur ; j'entrai même de bonne grâce dans ses plaisanteries : ce qui lui plut. Jeune homme, me dit-il, j'aime le caractère de ton esprit; et , dans le fond , au lieu de gémir et de soupirer, il vaut mieux s'armer de patience et s'accom- GiL Blas. I. 2g

45o GIL BLAS.

moder au temps. Joue-nous un petit air , continua-t-il , en voyant que je portois une guitare : voyons ce que tu sais faire. Je lui obéis dès qu'il m'eut fait délier les bras, et je commençai à jouer de la guitare d'une manière qui m'attira ses applaudissements. Il est vrai que je jouois assez bien de cet instrument. Je chantai aussi , et l'on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tous les Turcs qui étoient dans le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu'ils avoient eu à m'entendre; ce qui me fit juger qu'en matière de musique, ils n'étoient pas sans goût. Le pirate me dit à l'oreille que je ne serois pas un esclave malheureux , et qu'avec mes talents je pouvois compter sur un emploi qui rendroit ma captivité très-supportable.

Je sentis quelque joie à ces paroles; mais, toutes flatteuses qu elles étoient , je ne laissois pas d'avoir des inquiétudes sur l'occupation dont le corsaire me faisoit fête : j'appréhendois qu'elle ne fût pas de mon goût. Quand nous arrivâmes au port d'Alger , nous vîmes un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir; et nous n'avions pas encore débarqué , qu'ils poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que l'air retentissoit du son confus des trompettes , des flûtes moresques et d'autres instruments dont on se sert en ce pays-là ; ce qui formoit une symphonie plus bruyante qu'agréable. La cause de ces réjouissances étoit un faux bruit qu'on avoit répandu dans la ville. On avoit ouï dire que le renégat Méhémet ' ( ainsi se nommoit. notre pirate )

' Méhémet est la prononciation adoptée par les Turcs du nom de Mohammed, dont nous avons fait Mahomet. Ce nom vient d'un mot arabe, qui signifie louable, célèbre , fameux.

MVRE V, CHAP. r. 4^1

avoit përi en attaquant un gros vaisseau génois ; de sorte que tous ses parents et ses amis, informés de son retour, s'enipressoient de lui en témoigner leur joie.

Nous n'eûmes pas mis pied à terre , qu'on me conduisit avec tous mes compagnons au palais du bâcha Soliman ', où un écrivain chrétien, nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms , nos âges , notre patrie , notre religion et nos talents. Alors Méhémet , me montrant au bâcha , lui vanta ma voix , et lui dit qu'avec cela je jouois de la guitare à ravir. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Soliman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour son sérail , où l'on me conduisit pour m'installer dans l'emploi qui m'étoit destiné. Les autres captifs furent menés dans une place publique , et vendus suivant la coutume. Ce que Méhémet m'avoit prédit dans le vaisseau m'arriva ; j'éprouvai un heureux sort. Je ne fus point livré aux gardes des prisons, ni employé aux ouvi-ages pénibles. Soliman hacha , par distinction , me fit mettre dans un lieu particulier, avec cinq ou six esclaves de qualité qui dévoient incessamment être rachetés , et à

' Du Bâcha Soliman. Lisez : Soléiman Pacha. Le dernier mot, particulier à la langue turque, a été changé en Bâcha par les écrivains arabes , qui n'ont pas de P dans leur langue, et en Bassa par les Grecs , qui cherchent toujours à adoucir les mots étrangers , et tpii ne peuvent prononcer ni le J ni le CH. Ils substituent constamment à ces deux prononciations celles du Z et de l'S dure : de là les mots de Bassa , au lieu de Pàchâ; Saracin, au lien de Chérâhin, elc. La Fontaine a donc eu raison d'intituler le Bassa et le Marchand une de ses failles, dont la scène est en Grèce (livre viii, fable xviii), puisque c'est ainsi que parlent les Grecs.

qui Ion ne tlonnoit que de légers travaux. On me chargea du soin d'arroser dans les jardins les orangers et les fleurs. Je ne pouvois avoir une plus douce occupation : aussi j'en rendis grâce à mon étoile, et je pressentis , sans savoir pourquoi , que je ne serois pas malheureux chez Soliman.

Ce bâcha ( il faut que j'en fasse le portrait) étoit un homme de quarante ans, bien fait de sa personne, fort poli et fort galant pour un Turc. Il avoit pour favorite une Gachemirienne qui , par son esprit et par sa beauté, s'étoit acquis un empire absolu sur lui. Il laimoit jusqu'à l'idolâtrie. Il la régaloit tous les jours de quelque fête nouvelle, tantôt d'un concert de voix et d'instruments, et tantôt d'une comédie à la manière des Turcs ; ce qui suppose des poëmes dramatiques où la pudeur et la bienséance n'étoient pas plus respectées que les règles d'Aristote. La favorite , qui s'appeloit Farrukhnaz ', aimoit passionnément ces spectacles; elle faisoit même quelquefois représenter par ses femmes des pièces arabes devant le bâcha '. Elle y jouoit des rôles elle-même, et charmoit tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu'il y avoit dans son action. Un jour que j'étois parmi les musiciens à une de ces re-

' Farnikhnnz , lisez Ferrouknâz. Ce nom est composé de deax mots persans , adoptés par les Turcs , et qu'on peut traduire par aimable coquetterie , charmante coquette.

2 I,a comédie des Turcs consiste principalement dans ce spectacle d'enfants que nous nommons les ombres chinoises, Ckharâl-zill , chez les Turcs. Le Polichinelle se nomme Carahgiieux , œil noir, et le Pantalon Hâdj'r ajouatk. Les hommes qui tiennent les fils de ces petites figures leur prêtent les propos les plus obscènes et leur impriment des mouvements analogues à leurs discours.

Mvni: V, cHAP. I. 45;i

présentations , Soliman m'ordonna déjouer de la Guitare,, et de chanter tout seul dans un entracte. J eus le bonheur de plaire à Soliman ; il m'applaudit non seulement par des battements de mains , mais même de vive voix ; et la favorite , à ce qu'il me parut , me regarda d'un œil favorable.

Le lendemain de ce jour-là , comme j'arrosois des orangers dans les jardins , il passa près de moi un eunu • que qui, sans s'arrêter ni me rien dire, jeta un billet à mes pieds. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte. Je me couchai par terre , de peur d'être aperçu des fenêtres du séiail, et, me cachant derrière des caisses d'orangers , j'ouvris ce billet. Jy trouvai un diamant d'un assez grand prix, et ces paroles en bon castdlan : Jeune chrétien, rends grâces au ciel de ta captivité. L'amour et la fortune la rendront heureuse; l'amour, SI tu es sensible aux charmes d'une belle personne ; et la fortune, si tu as le courage de mépriser toutes sortes de périls.

Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultane favorite- le style et le diamant me le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide, la vanité d'être bien avec la maîtresse d'un grand seigneur, et, plus encore, l'espérance de tirer d'elle quatre fois plus dargent qu'il ne m'en falloit pour ma rançon, tout cela me fit former le dessein d'éprouver cette aventure , quelque danger qu'il y eni à courir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d'entrer dans l'appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu'elle m'en ouvrît les chemins; car je jugeois bien quelle n'en demeureroii point là, et qu'elle

454 (^IL ËLAb.

feroit plus de la moitié des frais. Je ne me trompois pas. Le même eunuque qui avoit passé près de moi repassa une heure après, et me dit: Chrétien, as-tu fait tes réilexions, et auras-tu la hardiesse de me suivre ? Je répondis qu'oui. Eh bien ! reprit-il, le ciel te conserve ! tu me reverras demain dans la matinée ; tiens-toi prêt à te laisser conduire. En parlant de cette sorte, il se retira. Le jour suivant, je le vis eu effet reparoître sur les huit heures du matin. Il me fit signe d'aller à lui; je le joignis et il me mena dans une salle où il y avoit un grand rouleau de toile qu'un autre eunuque et lui venoient d'apporter là , et qu'ils dévoient porter chez la sultane , pour servir à la décoration d une pièce arabe qu'elle préparoit pour le bâcha.

Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu'on voudroit, ne perdirent point de temps; ils déroulèrent la toile , me firent mettre dedans tout de mon long ; puis, au hasard de m'étouffer, ils la roulèrent de nouveau, et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout , ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où couchoit la belle Cachemirienne. Elle étoit seule avec une vieille esclave dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile; et Farrukhnaz , à ma vue, fit éclater des transports de joie qui découvroient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j'étois naturellement, je ne pus me voir tout-à-coup transporté dans l'appartement secret des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s'en aperçut bien ; et , pour dissiper ma crainte : Jeune homme, me dit-elle, n'appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison

Page 1