LIVRE V, CHAP. I
de campagne ; il y sera toute la journée ; nous pouvons nous entretenir ici librement.
Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. Vous m'avez plu , poursuivit-elle, et je prétends adoucir
la riofueur de votre esclavage. Je vous crois dis^ne des
sentiments que j'ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d'un esclave , vous avez un air noble et galant qui fait connoître que vous n'êtes point une personne du commun. Parlez-moi confidemment ; dites-moi qui vous êtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi ; et même ce seroit une précaution qui m'offenseroit, puisque je vous promets votre liberté. Soyez donc sincère, et m'avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. Effectivement, madame, lui répondis-je, il me siéroit mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité ; il faut vous satisfaire. Je suis fils d'un grand d'Espagne. Je disois peutêtre la vérité, du moins la sultane le crut ; et , s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalier d'importance, elle m'assura qu'il ne tiendroit pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plus amusante. Elle savoit plusieurs langues, et surtout la castillane, qu'elle parloit assez bien. Lorsqu'elle jugea qu'il étoit temps de nous séparer , je me mis , par son ordre, dans \ine grande corbeille d'osier, couverte d'un ouvrage de soie fait de sa main ; puis les
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deux esclaves qui m'avoient apporté furent appelés , et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyoit au bâcha ; ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.
Nous trouvâmes , Farrukhnaz et moi , d'autres moyens encore de nous parler; et cette aimable captive m'inspira peu à peu autant d'amour qu'elle en avoit pour moi. Notre intelligence fut secrète pendant deux mois, quoiqu'il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent long-temps aux argus. Mais un contretemps dérangea nos petites affaires , et ma fortune changea de face entièrement. Un jour que , dans le corps d'un dragon artificiel qu'on avoit fait pour un spectacle , j'avois été introduit chez la sultane, et que je m'entretenois avec elle, Soliman, que je croyois occupé hors de la ville, survint. Il entra si brusquement dans l'appartement de sa favorite , que la vieille esclave eut à peine le temps de nous avertir de son arrivée. J'eus encore moins le loisir de me cacher. Ainsi je fus le premier qui s'offrit à la vue du bâcha.
Il parut fort étonné de me voir , et ses yeux tout-àcoup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchoit à son dernier moment, et je m'imaginois être déjà dans les supplices. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus à la vérité qu'elle étoit effrayée ; mais au heu d'avouer son crime et d'en demander pardon , elle dit à Soliman : Seigneur , avant que vous prononciez mon arrêt, daignez m'écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait