LIVRE V , CUAP. I
venir ici ce jeune captif; et, pour l'introduire dans mon appartement , j'ai employé les mêmes artifices dont je me serois servie si j'eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j'en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches , je ne vous suis point infidèle. J'ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte , et l'engager à suivre celle des croyans. J'ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m'étois bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés, et il vient de me promettre qu il embrassera le mahométisme.
Je conviens que je devois démentir la favorite , sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvois; mais dans l'accablement où j'avois l'esprit, touché du péril où je voyois une femme que j'aimois , et tremblant encore plus pour moi-même , je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole j et le bâcha , persuadé par mon silence que ma maîtresse ne disoit rien qui ne fût véritable, se laissa désarmer. Madame , répondit-il^ je veux croire que vous ne m'avez point offensé , et que l'envie de faire une chose agréable au prophète a pu vous engager à hasarder une action si délicate. J'excuse donc votre imprudence , pourvu que ce captif prenne tout à l'heure le turban. Aussitôt il fit venir un marabout '. On me revêtit d'un habit à la turque. Je fis tout ce qu'on voulut , sans que j'eusse la force de m'en défendre; ou, pour mieux dire , je ne savois ce que je faisois, dans le désordre où étoient mes
• Marabout, corraption du mot arabe marboreth ; lié , attaché à Dieu. Un marabout est le desservant d'une mosquée, surtout en Afiiqnr.
sens. Que de chrétiens auroient été aussi lâches que moi dans cette occasion !
Après la cérémonie , je sortis du sérail pour aller , sous le nom de Sidy Hally ', exercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ne revis plus la sultane ; mais un de ses eunuques vint un jour me trouver. Il m'apporta de sa part des pierreries pour deux mille sultanins d'or, avec un billet pnr lequel la dame m'assuroit qu'elle n'oublieroit jamais la généreuse complaisance que j'avois eue de me faire mahométan pour lui sauver la vie. \éritablement , outre les présents que j'avois reçus de Farrukhnaz, j'obtins par son canal un emploi plus considérable que le premier, et je devins en moins de six à sept années un des plus riches renégats de la ville d'Alger.
Vous vous imaginez bien que, si j'assistois aux prières que les musulmans font dans leurs mosquées, et remplissois les autres devoirs de leur religion , ce n'étoit que par pure grimace. Je conservois une volonté déterminée de rentrer dans le sein de l'Eglise; et pour, cet effet je me proposois de me retirer un jour en Espagne ou en Italie, avec les richesses que j'aurois amassées. En attendant, je vivois fort agréablement. Jétois logé dans une belle maisoîi, j'avois des jardins superbes, un grand nombre d'esclaves, et de fort jolies femmes dans mon sérail. Quoique l usage du vin soit défendu en ce pays-là aux mahométans , ils ne laissent pas pour
' Sid)- signifie monsieui- en arabe. Syd , ou cid, comme l'a écrit Corneille, est équivalent de sieur, ou seigneur.
Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence. Puisque Cid en leur langae est autant que seigneiu, etc.