LIVRE V , CHAP. I
la plupart d en boire en secret. Pour moi , j'en buvois sans façon , comme font tous les renégats. Je me souviens que j avois deux compagnons de débauche , avec qui je passois souvent la nuit à table. L'un étoit Juif et l'autre Arabe. Je les croyois honnêtes gens; et, dans cette opinion, je vivois avec eux sans contrainte. Un soir je les invitai à souper chez moi. Il m'ëtoit mort ce jour-là un chien que j'aimois passionnément; nous lavâmes son corps , et l'enterrâmes avec toute la cérémonie qui s'observe aux funérailles des mahométans. Ce que nous en faisions n'étoit pas pour tourner en ridicule la religion musulmane ; c'étoit seulement pour nous réjouir, et satisfaire une folle envie qui nous prit, dans la débauche , de rendre les derniers devoirs à mon chien.
Cette action pourtant me pensa perdre, comme vous l'allez voir. Le lendemain il vint chez moi un homme qui me dit : Seigneur Sidy Hally , une affaire importante m'amène chez vous. Monsieur le cadi veut vous parler ; prenez , s'il vous plaît , la peine de venir chez lui tout à Iheure. Apprenez-moi de grâce ce qu'il me veut , lui répondis-je. Il vous l'apprendra lui-même , reprit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui a donné avis de certaine impiété par vous commise à l'occasion d'un chien que vous avez enterré ; vous savez bien de quoi il s'agit ; c'est pour cela que je vous somme de comparoître aujourd'hui devant ce juge, faute de quoi je vous avertis qu'il sera procédé criminellement contre vous. Il sortit en achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avoit aucun sujet
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de se plaindre de moi, et je ne pouvois comprendre pourquoi ce traître mavoit joué ce tour-là. La chose néanmoins méritoit quelque attention. Je connoissois le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux , et de plus avare. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinet , et me dit d'un air rébarbatif : Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme abominable. Vous avez enterré un chien comme un musulman ! quelle profanation ! Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes ? et ne vous êtes -vous fait mahométan que pour vous moquer de nos pratiques de dévotion ? Monsieur le cadi , lui répondis-je, l'Arabe qui vous a fait un si mauvais rapport, ce faux ami est complice de mon crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la sépulture à un fidèle domestique , à un animal qui possédoit mille bonnes qualités. 11 aimoit tant les personnes de mérite et de distinction , qu'en mourant même il a voulu leur donner des marques de son amitié. Il leur laisse tous ses biens par un testament qu'il a fait, et dont je suis l'exécuteur. Il lègue à l'un vingt écus, trente à l'autre; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivisje en tirant ma bourse : voilà deux cents sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. Le cadi , à ce discours , perdit sa gravité 5 il ne put s'empêcher de rire; et comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant : Allez, seigneur Sidy Hally, vous avez fort bien fait d inhumer avec pompe et avec honneur un chien qui avoit tant de considération pour les honnêtes gens.