‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 207 sur 241 · LIVRE V, CHAP. T. J · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. T. J

Je me tii'ai d'affaire par ce moyen ; et si cela ne me rendit pas plus sage , j'en devins du moins plus circonspect. Je ne fis plus de débauche avec l'Arabe ni même avec le Juif. Je choisis pour boire avec moi un jeune gentilhomme de Livourne , qui étoit mon esclave. II s'appeloit Azarini. Je ne ressemblois point aux autres renégats, qui font plus souffrir de maux aux esclaves chrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifs attendoient assez patiemment qu'on les rachetât. Je les traitois , à la vérité , si doucement , que quelquefois ils me disoient qu'ils appréhendoient plus de changer de patron qu'ils ne soupiroient après la liberté , quelques charmes qu'elle ait pour les personnes qui sont dans l'esclavage.

Un jour les vaisseaux du hacha revinrent avec des prises considérables. Ils amenoient plus de cent esclaves de l'un et de l'autre sexe, qu'ils avoient enlevés sur les côtes d'Espagne. Soliman n'en garda qu'un très -petit nombre, et tout le reste fut vendu. .J'arrivai dans la place où la vente s'en faisoit , et j'achetai une fille espagnole de dix à douze ans. Elle pleuroit à chaudes larmes et se désespéroit. J étois surpris de la voir, à son âge , si sensible à sa captivité. Je lui dis en castillan de modérer son affliction , et je 1 assurai qu'elle étoit tombée entre les mains d'un maître qui ne manquoit pas d'humanité , quoiqu'il eût un turban. La petite personne, toujours occupée du sujet de sa douleur, ne m'écoutoit pas; elle ne faisoit que gémir, que se plaindre du sort, et de temps en temps elle s'écrioit d'un air attendri : O ma mère! pourquoi sommes-nous séparées.'* Je prendrois patience, si nous étions toutes deux ensemble.

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En prononçant ces mots, elle tournoit sa vue vers une femme de quarante - cinq à cinquante ans, que l'on voyoit à quelques pas d'elle, et qui, les yeux baissés, attendoit dans un morne silence que quelqu'un l'achetât. Je demandai à la jeune fille si la personne qu'elle regardoit étoit sa mère. Hélas! oui, seigneur, me répondit-elle; au nom de Dieu, faites que je ne la quitte point! Eh bien! mon enfant, lui dis-je , si, pour vous consoler, il ne faut que vous réunir l'une et 1 autre, vous serez bientôt satisfaite. En même temps je m'approchai de la mère pour la marchander ; mais je ne l'eus pas sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l'émotion que vous pouvez penser, les traits, les propres traits de Lucinde. Juste ciel! dis-je en moi-même, c'est ma mère, je n'en saurois douter. Pour elle, soit qu'un vif ressentiment de ses malheurs ne lui fît voir que des ennemis dans les objets qui l'environnoient , soit que mon habit me déguisât , ou bien que je fusse changé depuis douze années que je ne l'avois vue , elle ne me remit point. Après l'avoir aussi achetée, je la menai avec sa fille à ma maison.

Là, je voulus leur donner le plaisir d'apprendre qui j'étois. Madame, dis-je à Lucinde, est-il possible que mon visage ne vous frappe point.^* Ma moustache et mon turban vous font-ils méconnoître Raphaël votre fils ? Ma mère tressaillit à ces paroles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite sa fille, qui ne savoit peut-être pas plus qu'elle eût un frère que je savois que j'avois une sœur. Avouez, dis-je à ma mère, que dans toutes vos pièces de théâtre vous n'avez pas une reconnoissance aussi

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parfaite que celle-ci. Mon fils , me répondit-elle en soupirant, j'ai d'abord eu de la joie de vous revoir; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel ëtat, hélas! vous retrouvé-je! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que Ihabillement odieux..... Ah ! parbleu, madame, interrompis -je en riant, j'admire votre délicatesse : j'aime cela dans une comédienne. Eh! bon Dieu, ma mère , vous êtes donc bien changée , si ma métamorphose vous blesse si fort là vue. Au lieu de vous révolter contre mon turban , regardez - moi plutôt comme un acteur qui représente sur la scène un rôle de Turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je l'étois en Espagne ; et dans le fond je me sens toujours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont arrivées en ce pays-ci, vous m'excuserez. L'amour a fait mon crime ; je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore, ajoutai-je, doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous attendiez à n'éprouver dans Alger qu une captivité rigoureuse, et vous ti^ouvez dans votre patron un fils tendre, respectueux, et assez riche pour vous faire vivre ici dans l'abondance, jusqu'à ce que nous saisissions l'occasion de retourner sûrement en Espagne. Demeurez d'accord de la vérité du proverbe qui dit qu'à quelque chose malheur est bon.

Mon fils, me dit Lucinde, puisque vous avez dessein de repasser un jour dans votre pays et d'y abjurer le mahométisme , je suis toute consolée. Grâces au ciel, continua-t-elle , je pourrai ramener saine et sauve en Castille votre sœur Béatrix! Oui, madame, m'écriai -je,

VOUS le pourrez. Nous irons tous trois, le plus tôt qu'il nous sera possible, rejoindre le reste de notre famille,* car vous avez apparemment encore en Espagne d'autres marques de votre fécondité ? Non , dit ma mère, je n'ai que vous deux d'enfants ; et vous saurez que Béatrix est le fruit d'un mariage des plus légitimes. Et pourquoi , repris-je, avez-vous donné à ma petite sœur cet avantage-là sur moi ? Comment avez-vous pu vous résoudre à vous marier? Je vous ai cent fois entendue dire dans mon enfance que vous ne pardonniez point à une jolie femme de prendre un mari. D autres temps , d'autres soins, mon fils, repartit-elle; les hommes les plus fermes dans leurs résolutions sont sujets à changer, et vous voulez qu'une femme soit inébranlable dans les siennes! Je vais, poursuivit-elle, vous conter mon histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me fit le récit suivant, que je n'oublierai jamais. Je ne veux pas vous priver d'une narration si curieuse.

Il y a , dit ma mère, s'il vous en souvient, près de treize ans que vous quittâtes le jeune Léganez. Dans ce temps-là , le duc de Médina Céli me dit qu'il vouloit un soir souper en particulier avec moi. Il me marqua le jour. J'attendis ce seigneur : il vint, et je lui plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu'il pouvoit avoir. Je le lui accordai dans l'espérance qu'il me le paieroit bien. Il n'y manqua pas. Dès le lendemain je reçus de lui des présents , qui furent suivis de plusieurs autres qu'il me fit dans la suite. Je craignois de ne pouvoir retenir long-temps dans mes chaînes un homme d'un si haut rang; et jappréhendois cela d'autant plus , que je n'ignorois pas qu'il étoit échappé à

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