‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 208 sur 241 · LIVRE V, CHAI». I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAI». I

des beautés fameuses, dont il avoit aussitôt rompu ciue porté les fers. Cependant, loin de prendre de jour en jour moins de goiit à mes complaisances , il sembloit plutôt y trouver un plaisir nouveau. Enfin j'avois Fart de l'amuser, et d'empêcher son cœur, naturellement volage , de se laisser aller à son penchant.

Il y avoit déjà trois mois qu'il m'aimoit , et j'avois lieu de me flatter que son amour seroit de longue durée, lorsqu'une femme de mes amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée où il étoit avec la duchesse son épouse. Nous y allions pour entendre un concert de voix et dinstruments qu'on y faisoit. Nous nous plaçâmes par hasard assez près de la duchesse , qui s'avisa de trouver mauvais que j'osasse paroître dans un lieu où elle étoit. Elle m'envoya dire par une de ses femmes qu'elle me prioit de sortir promptement. Je fis une réponse brutale à la messagère. La duchesse irritée s'en plaignit à son époux, qui vint à moi lui-même, et me dit: Sortez, Lucinde; quand de grands seigneurs s'attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour cela s'oublier; si nous vous aimons plus que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous; et toutes les fois que vous serez assez insolentes pour vouloir vous mettre en comparaison avec elles, vous aurez toujours la honte d'être traitées avec indignité '.

Heureusement le duc me tint ce cruel discours d'un

' c'est rraiment à Paris qu'un grand seigneur a dit à une actrice charmante et insolente , qui vouloit imiter l'impertinence de Lucinde et ridiculiser l'épouse de ce grand seigneur: Aimable vice, respectez in vertu !

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ton de voix si bas, q\i il ne tut point entendu des personnes qui ('toient autour de nous. Je me retirai toute honteuse, et je pleurai de dépit d'avoir essuyé cet at front. Pour surcroît de chagrin, les comédiens et les comédiennes apprirent cette aventure dès le soir même. On diroit qu'il y a chez ces gens-là un démon qui se plaît à rapporter aux uns tout ce qui arrive aux autres. Un comédien, par exemple, a-t-il fait dans une débauche quelque action extravagante; une comédienne vient-elle de passer bail avec un riche galant; la troupe en est aussitôt informée. Tous mes camarades surent donc ce qui s'étoit passé au concert, et Dieu sait s'ils se réjouirent bien à mes dépens. Il règne parmi eux un esprit de charité qui se manifeste dans ces sortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquets, et je me consolai de la perte du duc de Médina Céli; car je ne le revis plus chez moi, et j'appris même peu de jours après qu'une chanteuse en avoit fait la conquête.

Lorsqu'une dame de théâtre a le bonheur d'être en vof^ue, les amants nesauroient lui manquer; et l'amour d'un grand seigneur, ne durât-il que trois jours, lui donne un nouveau prix. Je me vis obsédée d'adorateurs, sitôt qu'il fut notoire à Madrid que le duc avoit cessé de me voir. Les rivaux que je lui avois sacrifiés, plus épris de mes charmes qu'auparavant, revinrent en foule sur les rangs; je reçus encore Ihonnuage de mille autres cœurs. Je n'avois jamais été tant à la mode. Do tous les hommes qui briguoieut mes bonnes grâces , un gros Allemand, gentilhomme du duc dOssune, me parut un des plus empress('s. Ce n'éU)ir pas une figure

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fort aimahlc; mais il s'attira mon attention par un millier (Je pistoles qu'il avoit amassées au service de son maître, et qu'il prodigua pour mériter d'être sur la liste de mes amants fortunés. Ce bon sujet se nommoit Brutandorf". Tant qu'il fit de la dépense, je le reçus favorablement; dès qu'il fut ruiné, il trouva ma porte fermée. Mon procédé lui déplut. Il vint me chercher à la comédie pendant le spectacle. J étois derrière le théâtre. Il voulut me faire des reproches; je lui ris au nez. Il se mit en colère et me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j interrompis l'action. Je parus sur le théâtre, et m'adressant au duc dOssune, qui ce jour-là étolt à la comédie avec la duchesse sa femme , je lui demandai justice des manières germaniques de son gentilhomme. Le duc ordonna de continuer la comédie, et dit qu'il entendroit les parties quand on auroit achevé la pièce. D abord qu'elle fut finie, je me représentai fort émue devant le duc, et j'exposai vivement mes griefs. Pour l'Allemand, il n'employa que deux mots pour sa défense; il dit qu'au lieu de se repentir de ce qu'il avoit fait, il étoit homme à recommencer. Parties ouïes , le duc d'Ossune dit au Germain : Brutandorf, je vous chasse de chez moi et vous défends de paroître à mes yeux, non pour avoir donné un soufflet à une comédienne, mais pour avoir manqué de respect à votre maître et à votre maîtresse, et avoir osé troubler le spectacle en leur présence.

Ce jugement me demeura sur le cœur. Je conçus un dépit mortel de ce qu'on ne chassoit pas l'Allemand pour m'avoir insultée. Je m imaginois qu'une pareille offense faite à une comédienne devoit être aussi sévèrement

punie qu'un crime de lèse-mnjesté, et j'avois compt»* que le gentilhomme subiroit une peine afïlictive. Ce désagréable événement me détrompa, et me fit oonnoître aue le monde ne confond pas les acteurs avec les rôles qu'ils représentent. Cela me dégoûta du théâtre ; je résolus de l'abandonner, et d'aller vivre loin i]c Madrid. Je choisis la ville de Valence pour le lieu de ma retraite; et je m'y rendis incognito, avec la v.ileui de vingt mille ducats que j'avois tant en argent qu'en pierreries; ce qui me parut plus que suffisant pour m'entretenir le reste de mes jours, puisque j'avois dessein de mener une vie retirée. Je louai à Valence une petite maison, et pris pour me» domestiques une femme et un page à qui je n'étois pas moins inconnue qu'à toute la ville. Je me donnai pour veuve d'un officier de chez le roi, et je dis que je venois m'établir à Valence^ sur la réputation que ce séjour avoit d'être un des plus agréables d'Espagne. Je ne voyois que très - peu de monde, et je tenois une conduite si régulière, qu'on ne me soupçonna point d'avoir été comédienne. Malgré pourtant le soin que je prenois de me cacher, je m'attirai les regards d'un gentilhomme qui avoit un château près de Paterna. C'étoit un cavalier assez bien fait, de trente-cinq à quarante ans, mais un noble fort endetté; ce qui n'est pas plus rare dans le royaume de Valence que dans beaucoup d'autres pays.

Ce seigneur Hidalgo ' , trouvant ma personne à son

' Hidalgo, composé de deux mots hijo, fils, et nlgo , quelque chose Cette élymologie du mot de noble en espagnol n'est pas la plus reçue. D'nutrcs disent que Hidalgo signifie descendant des Golhs, et caractérise une race qui remoiite an-delà des Maures.

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