LIVRE V, CHAP. I
gre,vouJut savoir si d'ailleurs j'étois son fait. 11 découpla des grisons pour courir aux enquêtes , et il eut le plaisir d'apprendre par leur rapport qu'avec un minois peu dégoi\tant, j'étois une douairière assez opulente. Là-dessus, jugeant que je lui convenois, il envoya bientôt chez moi une bonne vieille , qui me dit de sa part que, charmé de ma vertu autant que de ma beauté, il m'offroit sa toi, et qu'il étoit prêt à nie conduire à l'autel, si je voulois bien devenir sa femme. Je demandai trois jours pour me consulter là-dessus. Je m informai du gentilhomme; et le bien qu'on me dit de lui, quoiqu'on ne me celât point l'état de ses affaires, me détermina sans peine à l'épouser peu de temps après.
Don Manuel de Xerica (c'est ainsi que mon époux s appeloit ) me mena d'abord à son château , qui avoit un air antique dont il étoit fort vain. 11 prétendoit qu'un de ses ancêtres f avoit autrefois fait bâtir , et il concluoit de là qu'il n'y avoit point de maison plus ancienne en Espagne que celle de Xerica. Mais un si beau titre de noblesse alloit être détruit par le temps ; le château, étayé en plusieurs endroits, menacoit ruine : quel bonheur pour don Manuel de m'avoir épousée! La moitié démon argent fut employée aux réparations, et le reste servit à nous mettre en état de faire une brillante figure dans le pays. Me voilà donc, pour ainsi dire, dans un nouveau monde, changée en nymphe de château, en dame de paroisse : quelle métamorphose! J'étois trop bonne actrice pour ne pas bien soutenir la splendeur que mon rang répandoit sur moi. Je prenois de grands airs , des airs de théâtre , qui faisoient concevi>ir dans le village une haute opinion de ma naissance.
Cil. iiLAS.
Qu on se seroit c-gayé ù mes dépens, si Ion eût ete au iait sur mon compte! La noblesse des environs m'auroit donné mille brocards, et les paysans auroient bien rabattu des respects qu'ils me l'endoient.
Il y avoit déjà près de six années que je vivois fort heureuse avec don Manuel , lorsqu'il mourut. 11 me laissa des affaires à débrouiller, et votre sœur Béatrix qui avoit quatre ans passés. Le château, qui étoit notre unique bien, se trouva par malheur engagé à plusieurs créanciers, dont le principal se nommoit Bernard Astuto '. Qu'il soutenoit bien son nom ! Il exerçoit à Valence une charge de procureur , qu'il rcmplissoit en homme consommé dans la procédure, et qui même avoit étudié en droit pour apprendre à mieux faire des injustices. Le terrible créancier ! Un château, sous la griffe d'un semblable procureur, est comme une colombe dans les serres d'un milan j aussi le seigneur Astuto , dès qu'il sut la mort de mon mari, ne nîanqua ]îas de former le siéj^e du château. Il l'auroit indubitablement fait sauter par les mines que la chicane commençoit à faire, si mon étoile ne s'en fût mêlée; mais mon bonheur voblut que l'assiégeant devînt mon esclave. Je le charmai dans une entrevue que j'eus avec lui au sujet de ses poursuites. Je n'épargnai rien, je l'avoue, pour lui donner de l'amour; et l'envie de sauver ma terre me fit essayer sur lui tous les airs de visage qui m'avoient tant de fois si bien réussi. Avec tout mon savoir-faire, je craignois de rater le procureur. Il étoit si enfoncé dans son inélier, qu'il ne pa-
' Asinslo, fin, i-usé, subtil.
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roissoit pas susceptible cl une amoureuse inipi'ession. Cependant ce sournois, ce griinaud, ce gratte-papier j)renoit plus de plaisir que je ne pensois à me regarder. Madame, me dit-il, je ne sais point faire 1 amour. Je me suis toujours tellement appliqué à ma profession , que cela m'a fait négliger d'apprendre les us et coutumes de la galanterie. Je n'ignore pourtant pas l'essentiel; et , pour venir au fait, je vous dirai que, si vous voulez m'épouser, nous brûlerons toute la procédure ; j'écarterai If s créanciers qui se sont joints à moi pour faire vendre votre terre. Vous en aurez le revenu , et votre fille li<i[3ropriété. L'intérêt de Béatrix et le mien ne me permirent pas de balancer. J'acceptai la proposition. Le procureur tint sa promesse; il tourna ses armes contre les autres créan- <iers, et m'assura la possession de mon château. Cétoit peut-être la première fois de sa vie qu'il eût bien servi la veuve et l'orphelin.
Je devins donc procureuse sans toutefois cesser d être dame de paroisse. Mais ce nouveau mariage me perdit dans l'esprit de la noblesse de Valence. Les fennnes de qualité me regardèrent comme une personne qui avoit d(uogé , et ne voulurent plus me voir. Il fallut m'en tenir au commerce des bourgeoises ; ce qui ne laissa pas d'abord de me faire un peu de peine, parce que j'étois accoutumée depuis six ans à ne fréquenter que des damei. de distinction. Je m'en consolai pourtant bientôt. Je fis connoissance avec une greffière et deux procureuses dont les caractères étoient fort plaisants. Il y avoit dans leurs njanières un ridicule qui me réjouissoil. Ces petites demoiselles se croyoient des femmes hors (\u romnuMi. Hélas! disois-je quelquefois en moi-même, quand
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je les voyois s oublier, voilà le monde! cliacun s imagine être air-dessus de son voisin. Je pensois qu il n y avoit que les comédiennes qui se méconnussent 5 les bourgeoises , à ce que je vois, ne sont pas plus raisonnables. Je voudrois, pour les punir, qu'on les obligeât à garder dans leurs maisons les portraits de leurs aïeux. ?»Iorl de ma vie ! elles ne les placeroient pas dans l'endroit le plus éclairé.
Après quatre années de mariage , le seigneur Bernard Astuto tomba malade, et mourut sans enfants. Avec le bien d^nt il m'avoit avantagée en m épousant, et celui que je possédois déjà, je me vis une riche douairière. Aussi j'en avois la réputation ; et sur ce bruit un gentilhomme sicilien, nonmié Coliûchini, résolut de .s'attacher à moi pour me ruiner ou pour m'épouser. Il me laissa la préférence. Il étoit venu de Palerme pour voir l'Espagne; et, après avoir satisfait sa curiosité, il attendoit, disoit-il, à Valence , l'occasion de repasser en Sicile. Le cavalier n'avoit pas vingt -cinq ans; il étoit bien fait, quoique petit, et sa figure enfin me revenoit. Il trouva moyen de me parler en particulier; et, je vous l'avouerai franchement, j'en devins folle dès le premier entretien que j eus avec lui. De son cùté , le petit fripon se montra fort épris de mes charmes. Je crois , Dieu me pardonne , que nous nous serions mariés sur-lé-champ, si la mort du procureur, encore toute récente , m'eût permis de contracter si tôt un nouvel engagement. Mais , depuis que je m'étois mise dans le goût des hyménées , je gardois des mesures avec le monde.
Nous convînmes donc de différer noire mariage de