CHAPITRE XL
Histoire de dona 3Iencia de Mosquera.
Mari qui passe pour mort, et qui revient au bout de sept ans.
Je suis née à Valladolid , et je m'appelle dona Mencia de Mosquera. I)on Martin, mon père, après avoir consumé presque tout son patrimoine dans le service , fut tué en Portugal , à la tête d'un régiment qu'il commandoit. Il me laissa si peu de bien , que j'étois un assez mauvais parti , quoique je fusse fille unique. Je ne manquai pas toutefois d'amants , malgré la médiocrité de ma fortune. Plusieurs cavaliers des plus considérables d'Espagne me recherchèrent en mariage. Celui qui s'attira mou attention fut don Alvar de Mello. Véritablement il étoit mieux fait que ses rivaux; mais des qualités plus solides me déterminèrent en sa faveur. Il avoit de l'esprit , de la discrétion , de la valeur et de la probité. D'ailleurs il pouvoit passer pour l'homme du monde le plus galant. Falloit-il donner une fête ? rien n'étoit mieux entendu ; et s'il paroissoit dans des joutes , il y faisoit toujours admirer sa force et son adresse. Je le préférai donc à tous les autres , et je l'épousai.
Peu de jours après notre mariage , il rencontra dans
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un endroit écarté don André de Baësa , qui avoit été un de ses rivaux. Ils se piquèrent l'un l'autre, et mirent l'épée à la main. Il en coi*ita la vie à don André. Comme il étoit neveu du corrégidor de Valladolid, homme violent et mortel ennemi de la maison de Mello , don Alvar crut ne pouvoir assez tôt sortir de la ville. Il revint promptement au logis , où , pendant qu'on lui préparoit un cheval , il me conta ce qui venoit de lui arriver. Ma chère Mencia , me dit-il ensuite, il faut nous séparer, c'est une nécessité. Vous connoissez le corrégidor : ne nous flattons point, il va me poursuivre vivement. Vous n'ignorez pas quel est son crédit ; je ne serai pas en sûreté dans le royaume. Il étoit si pénétré de sa douleur et de celle dont il me voyoit saisie , qu'il n'en put dire davantage. Je lui fis prendre de l'or et quelques pierreries : puis il me tendit les bras , et nous ne fîmes, pendant un quart d heure , que confondre nos soupirs et nos larmes. Enfin on vint l'avertir que le cheval étoit prêt. Il s'arrache d'auprès de moi ; il part , et me laisse dans un état qu'on ne sauroit exprimer : heureuse si l'excès de mon affliction m'eût alors fait mourir ! que ma mort m'auroit épargné de peines et d'ennuis ! Quelques heures après que don Alvar fut parti , le corrégidor apprit sa fuite. Il le fit poursuivre , et n'épargna rien pour l'avoir en sa puissance. Mon époux toutefois trompa sa poursuite, et sut se mettre en sûreté ; de manière que le juge, se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens à un homme dont il auroit voulu verser le sang , il n'y travailla pas en vain. Tout ce que don Alvar pouvoit avoir de fortune fut confisqué.