‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 44 sur 241 · LIVRE I, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XVI

Raphaël ouvrit le billet , et lut tout haut ces mots : «.. Ma chère Camille , le seigneur Gil Blas de Santillane , « qui m'a sauvé l'honneur et la vie , vient de partir pour « la cour. Il passera sans doute par Valladolid. Je vous « conjure par le sang , et plus encore par l'amitié qui « nous unit , de le régaler et de le retenir quelque temps « chez vous. Je me flatte que vous me donnerez cette « satisfaction , et que mon libérateur recevra de vous, « et de don Raphaël, mon cousin, toutes sortes de bons •• traitements. A Burgos. Votre affectionnée cousine

« DONA MeNCIA. »

Comment ! sécria don Raphaël après avoir lu la lettre, c'est à ce cavalier que ma parente doit l'honneur et la vie ? Ah ! je rends grâces au ciel de cette heureuse rencontre. En parlant de cette sorte , il s'approcha de moi ; et me serrant étroitement entre ses bras : Quelle joie , poursuivit- il , j'ai de voir ici le seigneur Gil Blas de Santillane ! Il n'étoit pas besoin que ma cousine la marquise nous recommandât de vous régaler; elle n'avoit seulement qu'à nous mander que vous deviez passer par Valladolid ; cela suffisoit. Nous savons bien , ma sœur Camille et moi , comme il en faut user avec un homme qui a rendu le plus grand service du monde à la personne de notre famille que nous aimons le plus tendrement. Je répondis le mieux qu'il me fut possible à ces discours, qui furent suivis de beaucoup d'autres semblables , et entremêlés de mille caresses. Après quoi , s'apercevant que j'avcfis encore mes bottines, il me les fit ôter par ses valets.

Nous passâmes ensuite dans une chambre où l'on avoit servi. Nous nous mîmes à table, le cavalier, la

y:2 GIL BLAS.

(lame et moi. Ils nie dirent cent choses obligeantes pendant le souper. Il ne m'échappoit pas un mot qu'ils ne relevassent comme un trait admirable; et il lalloit voir l'attention qu'ils avoient tous deux à me présenter de tous les mets. Don Raphaël buvoit souvent à la santé de dona Mencia. Je suivois son exemple, et il me sembloit quelquefois que Camille, qui trinquoit avec nous, me lançoit des regards qui signifioient quelque chose. Je crus même remarquer qu'elle prenoit son temps pour cela, comme si elle eût craint que son frère ne s'en aperçût. Il n en fallut pas davantage pour me persuader que la dame en tenoit; et je me flattai de profiter de cette découverte , pour peu que je demeurasse à \alladolid. Cette espérance fut cause que je me rendis sans peine à la prière qu'ils me firent de vouloir bien passer quelques jours chez eux. Ils me remercièrent de ma complaisance ; et la joie qu'en témoigna Camille confirma lopinion que j avois qu elle me trouvoit fort à son gré.

Don Raphaël, me voyant déterminé à faire quelque séjour chez lui, me proposa de me mener à son château. Il m'en fit une description magnifique, et me parla des plaisiis qu'il prétendoit m'y donner. Tantôt, disoit-il, nous prendrons le divertissement de lâchasse, tantôt celui de la pêche ; et si vous aimez la promenade , nous avons des bois et des jardins délicieux. D'ailleurs nous aurons bonne compagnie : j'espère que vous ne vous ennuierez point. J acceptai la proposition ; et il fut résolu que nous irions à ce beau château dès le jour suivant. Nous nous levâmes de table en formant un si agréable dessein. Don Raphaël en parut transporté de

Page 1