‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 45 sur 241 · LIVRE I, CHAP. XVI. C · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XVI. C

joie. Seigneur Gil Blas, nie dit-il en m'embrassant, je vous laisse avec ma sœur. Je vais de ce pas donner les ordres nécessaires, et faire avertir toutes les personnes que je veux mettre de la partie. A ces paroles, il sortit de la chambre où nous étions ; et je continuai de m'entretenir avec la dame, qui ne démentit point par ses discours les douces œillades qu'elle m'avoit jetées. Elle me prit la main, et regardant ma bague : Vous avez là, dit-elle, un diamant assez joli; mais il est bien petit. Vous connoissezvous en pierreries.*' Je répondis que non. J'en suis fâchée, reprit-elle; car vous me diriez ce que vaut celle-ci. En achevant ces mots , elle me montra un gros rubis qu'elle avoit au doigt; et pendant que je le considérois elle me dit : Un de mes oncles , qui a été gouverneur dans les habitations que les Espagnols ont aux îles Philippines, m'a donné ce rubis. Les joailliers de Valladolid l'estiment trois cents pistoles. Je le croirois bien, lui dis-je ; je le trouve parfaitement beau. Puisqu'il vous plait, répliqua- t-elle, je veux faire un troc avec vous. Aussitôt elle prit ma bague , et me mit la sienne au petit doigt. Après ce troc , qui me parut une manière galante de faire un présent, Camille me serra la main et me regarda d'un air tendre ; puis tout-à-coup rompant l'entretien, elle me donna le bonsoir, et se retira toute confuse, comme si elle eiit eu honte de me faire trop connoître ses sentiments.

Quoique galant des plus novices, je sentis tout ce que celte retraite précipitée avoit d'obligeant pour moi ; et je jugeai que je ne passerois point mal le temps à la campagne. Plein de cette idée flatteuse et de l'état brillant de mes affaires, je m enfermai dans la chambre où je de-

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vois coucher, après avoir dit à mon valet de me venir réveiller de bonne heure le lendemain. Au lieu de songer à me reposer, je m'abandonnai aux réflexions agréables que ma valise, qui étoit sur une table, et mon rubis m'inspirèrent. Grâces au ciel, disois-je, si j'ai été malheureux, je ne le suis plus. Mille ducats d'un côté, une bague de trois cents pistoles de l'autre : me voilà pour long-temps en fonds. Majuelo ne m'a point flatté, je le vois bien : j'enflammerai mille femmes à JNïadrid, puisque j'ai plu si facilement à GamiUe. Les bontés de cette généreuse dame se présentoient à mon esprit avec tous leurs charmes; et je goûtois aussi par avance les divertissements que don Raphaël me préparoit dans son château. Cependant , parmi tant d'images de plaisir, le sommeil ne laissa pas de venir répandre sur moi ses pavots. Dès que je me sentis assoupi, je me déshabillai , et me couchai.

Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, je m'aperçus qu il étoit déjà tard. Je fus assez surpris de ne pas voir paroître mon valet , après l'ordre qu il avoit reçu de moi, Ambroise, dis -je en moi-même, mon fidèle Ambroise est à léglise, ou bien il est aujourd'hui fort paresseux. Mais je perdis bientôt cette opinion de lui pour en prendre une plus mauvaise; car, m'étant levé et ne voyant plus ma valise , je le soupçonnai de l'avoir volée pendant la nuit. Pour éclaircir mes soupçons , j'ouvris la porte de ma chambre , et j'appelai l'hypocrite à plusieurs reprises. 11 vint à ma voix un vieillard, qui me dit : Que souhaitez -vous , seigneur? tous vos gens sont sortis de ma maison avant le jour. Comment, de votre maison? mécriai-je : est-ce que je

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ne suis pas ici chez don Raphaël ? Je ne sais ce que c est que ce cavalier, me répondit-il. Vous êtes dans un hôtel garni, et j'en suis l'hôte. Hier au soir, une heure avant votre arrivée , la dame qui a soupe avec vous vint ici , et arrêta cet appartement pour un grand seigneur, disoit-elle, qui voyage incognito. Elle m'a même payé d'avance.

Je fus alors au fait. Je sus ce que je devois penser de Camille et de don Raphaël ; et je compris que mon valet, ayant une entière connoissance de mes affaires, m'avoit vendu à ces fourbes '. Au lieu de n'imputer qu'à moi ce triste incident, et de songer qu'il ne me seroit point arrivé si je n'eusse pas eu l'indiscrétion de m'ouvrir à Majuelo sans nécessité , je m'en pris à la fortune innocente , et maudis cent fois mon étoile. Le maître de l'hôtel garni, à qui je contai l'aventure, qu'il savoit peut-être aussi bien que moi, se montra sensible à ma douleur. Il me plaignit, et me témoigna qu'il étoit très -mortifié que cette scène se fût passée chez lui : mais je crois, malgré ses démonstrations, qu'il n'avoit pas moins de part à cette fourberie que mon hôte de Burgos, à qui j'ai toujours attribué l'honneur de l'invention.

' On les trouvera dans la suite de cette histoire , et toujours d'une manière caractéristique et digne de leur début. Voyez , pour l'aventurière Camille, le livre ii, chapitre iv; pour don Raphaël et Ambroise de Lamela, le livre iv, chapitre xi, tout le livre v, etc.

GII. BLAS.

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