LIVRE I, CHAP. XVII. Qy
mais, considérant que ce seioit abuser des bontés de cette dame, et que d'ailleurs je passerois pour une bête , j'abandonnai cette pensée. Je jurai bien aussi que dans la suite je serois en garde contre les femmes : je me serois alors défié de la chaste Suzanne. Je jetois de temps en temps les yeux sur ma bague , et quand je venois à songer que c'étoit un présent de Camille, j'en soupirois de douleur. Hélas! disois-je en moi-même, je ne me connois point en rubis ; mais je connois les gens qui les troquent. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que j'aille chez un joaillier pour être persuadé que je suis un sot.
Je ne laissai pas toutefois de vouloir m'éclaircir de ce que valoit ma bague , et je l'allai montrer à un lapidaire, qui l'estima trois ducats. A cette estimation, quoiqu'elle ne m'étonnât point, je donnai au diable la nièce du gouverneur des îles Philippines, ou plutôt je ne fis que lui en renouveler le don. Comme je sortois de chez le lapidaire, il passa près de moi un jeune homme qui s'arrêta pour me considérer. Je ne le remis pas d'abord , bien que je le connusse parfaitement. Comment donc , Gil Blas, me dit-il, feignez-vous d'ignorer qui je suis.*^ ou deux années ont-elles si fort changé le fils du barbier INunez, que vous le méconnoissiez ? Ressouvenez-vous de Fabrice, votre compatriote et votre compagnon d'école. Nous avons si souvent dispute chez le docteur Godinez sur les universaux et sur les degrés métaphysiques !
Je le reconnus avant qu'il eût achevé ces paroles , et nous nous embrassâmes tous deux avec cordialité. Eh! mon ami , reprit-il ensuite , que je suis ravi de te rencontrer! Je ne puis t'exprimer la joie que j'en ressens
l)S G II. RI- AS.
Mais, poursuivit-il d'un air surpris, dans quel état toffres-tu à ma vue? Vive Dieu! te voilà vêtu comme un prince! Une belle épée, des bas de soie, un pourpoint et un manteau de velours , relevés d une broderie d'argent! Malepeste! cela sent diablement les bonnes fortunes. Je vais parier que quelque vieille femme libérale te fait part de ses largesses. Tu te trompes, lui dis-je; mes affaires ne sont pas si florissantes que tu te l'imagines. A d'autres, répliqua-t-il, à d'autres : tu veux faire le discret. Et ce beau rubis que je vous vois au doigt , monsieur Gil Blas , d'où vous vient-il, s'il vous plaît? Il me vient, lui repartis-je, d'une franche friponne. Fabrice, mon cher Fabrice, bien loin d'être la coqueluche des femmes de Valladolid , apprends, mon ami, que j'en suis la dupe.
Je prononçai ces dernières paroles si tristement , que Fabrice vit bien qu'on m'avoit joué quelque tour. 11 me pressa de lui dire pourquoi je me plaignois ainsi du beau sexe. Je me résolus sans peine à contenter sa curiosité : mais, comme j'avois un assez long récit à faire, et que d'ailleurs nous ne voulions pas nous séparer sitôt, nous entrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément. Là, je lui contai, en déjeunant, tout ce qui m'étoit arrivé depuis ma sortie d'Oviédo. 11 trouva mes aventures assez bizarres ; et, après m'avoir témoigné qu'il prenoit beaucoup de part à la fâcheuse situation où j'étois, il me dit : Il faut se consoler, mon enfant, de tous les malheurs de la vie : c'est par là qu'une âme forte et courageuse se distingue des âmes foibles. Un homme d'esprit est-il dans la misère? il attend avec patience un temps plus