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heureux. Jamais, comme dit Cicéron, il ne doit se laisser abattre jusqu'à ne se plus souvenir qu'il est homme. Pour moi, je suis de ce caractère-là : mes disgrâces ne m'accablent point; je suis toujours au-dessus de la mauvaise fortune. Par exemple, j'aimois une fille de famille d'Oviédo , j'en étois aime : je la demandai en mariage à son père , il me la refusa. Un autre en seroit mort de douleur ; moi , admire la force de mon esprit , j'enlevai la petite personne. Elle étoit vive, étourdie, coquette; le plaisir par conséquent la déterminoit toujours au préjudice du devoir. Je la promenai pendant six mois dans le royaume de Galice : de là , comme je l'avois mise dans le goût de voyager, elle eut envie d'aller en Portugal; mais elle prit un autre compagnon de voyage: autre sujet de désespoir. Je ne succombai point encore sous le poids de ce nouveau malheur; et, plus sage que Ménélas , au lieu de m'armer contre le Paris qui m'avoit soufflé mon Hélène , je lui sus bon gré de m'en avoir défait. Après cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies , pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume de Léon , dépensant de ville en ville l'argent qui me restoit de l'enlèvement de mon infante; car nous avions tous deux fait notre main en partant d'Oviédo , et nous n"étions pas mal nippés; mais tout ce que j'avois possédé se dissipa bientôt. Jarrivai à Palencia avec un seul ducat , sur quoi je fus obligé d'acheter une paire de souliers. Le reste ne me mena pas bien loin. Ma situation devint embarrassante; je commencois déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un parti. Je résolus de me mettre dans le service. Je me j)lacai d'abord
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chez un gros marchand de drap qui avoit un fils libertin : j'y trouvai un asile contre l'abstinence , et en même temps un grand embarras. Le père m'ordonna d'épier son fils , le fils me pria de l'aider à tromper son père : il falloit opter. Je préférai la prière au commandement, et cette préférence me fit donner mon congé. Je passai ensuite au service d'un vieux peintre , qui voulut , par amitié , m'enseigner les principes de son art ; mais , en me les montrant , il me laissoit mourir de faim. Cela me dégoûta de la peinture et du séjour de Palencia. Je vins à Valladolid, où, par le plus grand bonheur du monde , j'entrai dans la maison d'un administrateur de l'hôpital ; j'y demeure encore , et je suis charmé de ma condition. Le seigneur Manuel Ordonnez, mon maître , est un homme d'une piété profonde , un homme de bien , car il marche toujours les yeux baissés , avec un gros rosaire à la main. On dit que , dès sa jeunesse, n'ayant en vue que le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction! en faisant les affaires des pauvres , il s'est enrichi.
Quand Fabrice m'eut tenu ce discours , je lui dis : Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort ; mais, entre nous , tu pourrois , ce me semble , faire un plus beau rôle dans le monde que celui de valet : un sujet de ton mérite peut prendre un vol plus élevé. Tu n'y penses pas , Gil Blas , me répondit-il ■ sache que, pour un homme de mon humeur, il n'y a point de situation plus agréable que la mienne. Le métier de laquais est pénible, je l'avoue, pour un imbécile j mais il n'a que
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des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur, qui se met en condition, ne fait pas son servicematériellement comme un nigaud. 11 entre dans une maison pour commander, plutôt que pour servir. Il commence par étudier son maître j il se prête à ses défauts , gagne sa confiance, et le mène ensuite par le nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur. Je connus d'abord le pèlerin : je m'aperçus qu'il vouloit passer pour un saint personnage; je feignis d'en être la dupe; cela ne coûte rien : je fis plus , je le copiai ; et, jouant devant lui le même rôle qu'il fait devant les autres , je trompai le trompeur, et je suis devenu peu à peu son factotum. Jespère que quelque jour je pourrai , sous ses auspices , me mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-être fortune aussi ; car je me sens autant d'amour que lui pour leur bien.
Voilà de belles espérances, repris -je, mon cher Fabrice ; et je t'en félicite. Pour moi, je reviens à mon premier dessein. Je vais convertir mon habit brodé en soutanelle , me rendre à Salamanque; et là , me rangeant sous les drapeaux de l'université, remplir l'emploi de précepteur. Beau projet ! s'écria Fabrice ; l'agréable imagination ! Quelle folie de vouloir, à ton âge , te faire pédant! Sais-tu bien, malheureux, à quoi tu t'engages en prenant ce parti.'' Sitôt que tu seras placé, toute la maison t'observera, tes moindres actions seronts crupuleusement examinées. Il faudra que tu te contraignes sans cesse , que tu te pares d'un extérieur hypocrite, et paroisses posséder toutes les vertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tes plaisirs. Censeur éternel de ton écolier, tu passeras les journées à lui enseigner le
latin , et à le reprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance ; ce qui ne te donnera pas peu d'occupation. Après tant de peine et de contrainte, quel sera le fruit de tes soins? Si le petit gentilhomme est un mauvais sujet, on dira que tu l'auras mal élevé; et ses parents te renverront sans récompense , peut-être même sans te payer les appointements qui te seront dus. Ne me parle donc point d'un poste de piécepteur; c'est un bénéfice à charge d'âmes '. Mais parle-moi de l'emploi d'un laquais ; c'est un bénéfice simple qui n'engage à rien. Un maître a-t-il des vices? le génie supérieur qui le sert les flatte, et souvent même les fait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soiil, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille , sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger.
Je ne finirois point, mon enfant, poursuivit-il , si je voulois dire tous les avantages des valets. Crois -moi, Gil Blas , perds pour jamais l'envie d'être précepteur , et suis mon exemple. Oui ; mais, Fabrice, lui repartis-je, on ne trouve pas tous les jours des administrateurs ; et si je me résolvois à servir, je voudrois du moins n'être pas mal placé. Oh! tu as raison, me dit-il, et j'en fais mon affaire. Je te réponds d'une bonne condition, quand ce ne seroit que pour arracher un galant homme à l'université.
La prochaine misère dont j'étois menacé, et l'air satisfait qu'avoit Fabrice, me persuadant encore plus
' Le Sage connoissoit bien tous les inconvénients dn préceptorat : il en a fait le principal sujet du Bachelier de Salnmanque , publié avant l'histoire de Gil Blas.
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que ses raisons , je me déterminai à nie mettre dans le service. Là-dessus nons sortîmes dn cabaret , et mon compatriote me dit : Je vais de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adressent la pkipart des laquais qui sont sur le pavé; il a des grisons qui 1 informent de tout ce qui se passe dans les familles. Il sait où l'on a besoin de valets, et il tient un registre exact, non seulement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. C'est im homme qui a été frère dans je ne sais quel couvent de religieux. Enfin c'est lui qui m'a placé.
En nous entretenant d'un bureau d'adresse si singulier ■ , le fils du barbier Nunez me mena dans un cul-desac. Nous entrâmes dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années , qui écrivoit sur une table. Nous le saluâmes, assez respectueusement même; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris Ihabitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point; il se contenta de nous faire une légère inclination de tête. Il me regarda pourtant avec une attention particulière. Je vis bien qu il étoit surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais ; il avoit plutôt lieu de penser que je venois lui en demander un. Il ne put toutefois douter long -temps de mon intention,
' L'idée de ce bureau d'adresse étoit toute nouvelle à Paris au moment où Le Sage écrivoit. Dans un fort bon dictionnaire, publié en 17 ai, à l'article NomenclaCor , on cite le nommé •< Heupin , qui enseij'ne à Paris " les noms et les demeures des personnes de qualité. » (A'oritiiis, in-/|", page 908.)
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puisque Fabrice lui dit d'abord : Seigneur Arias de Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis. C'est un garçon de famille , que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur sa reconnoissance. Messieurs , répondit froidement Arias , voilà comme vous êtes tous , vous autres ; avant qu'on vous place , vous faites les plus belles promesses du monde : êtes-vous bien placés .^^ vous ne vous en souvenez plus. Comment donc ! reprit Fabrice , vous plaignez-vous de moi.'' N'ai-je pas bien fait les choses? Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias : votre condition vaut un emploi de commis, et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. Je pris alors la parole , et dis au seigneur Arias que , pour lui faire connoître que je n'étois pas un ingrat, je voulois que la reconnoissance précédât le service. En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai , avec promesse de n en pas demeurer là si je me voyois dans une bonne maison.
Il parut content de mes manières. J'aime , dit - il , qu'on en use de la sorte avec moi. Il y a , continua-til, d'excellents postes vacants j je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. En achevant ces paroles , il mit ses lunettes , ouvrit un registre qui étoit sur la table , tourna quelques feuillets , et commença de lire dans ces termes : Il faut un laquais au capitaine Torbellino ' , homme emporté, brutal et fantasque ; il gronde sans cesse, jure, frappe, et le plus
' Torbellino , tourbillon. Il y a beaucoup d'autres personnages de cette histoire dont les noms espagnols sont également significatifs.