LIVRE II, CHAP. I
la l'econnoissance doit avoir plus de force sur nous que les lois de la nature. Sans doute , reprit-il ; et mon testament fera bien voir que.je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part; et tu ny seras point oublié, si tu continues comme tu commences à me servir. Le valet que j'ai mis dehors hier a perdu par sa faute un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé, par ses manières, à lui donner son congé, je l'aurois enrichi; mais c'étoit un orgueilleux qui manquoit de respect à la dame Jacinte , un paresseux qui craignoit la peine. Il n'aimoit point à me veiller; et c étoit pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager. Ah! le malheureux! m"écriai-je, comme si le génie de Fabrice m'eut inspiré, il ne méritoit pas d'être auprès d'un aussi honnête homme que vous. Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèle infatigable; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé, lors même qui! sue sang et eau pour vous.
Je m'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvoit rebuter, je faisois mon service de la meilleure grâce qu'il m'étoit possible. Je ne me plaignois point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissois pas pourtant de trouver cela très-désagréable; et sans le legs dont je repaissois mon espérance > je me serois bientôt dégoiité de ma condition ; je n y aurois pu résister : il est vrai que je me reposois quelques heures pendant le jour. La gouverr,,L Bf.4s. I. 8
lîî CIL IlLAS.
Tiaiile , je lui dois cette justice , avoit beaucoup d égards ])()ur moi ; ce qu il falloit altribiaer au soin que je prenois de gagner ses bonnes .grâces par des manières coujplaisantes et respectueuses. Etois-je à table avec elle et sa nièce , qu'on appeloit Inésille ? je leur changeois d'assiette, je leur versois à boire, j'avois une attention toute particulière à les servir. Je m'insinuai j^ar là dans leur amitié. Un jour que la dame Jacinte étoit sortie pour aller à la provision , nie voyant seul avec Inésille, je commençai à l'entretenir. Je lui demandai si son père et sa mère vivoient encore. Oh ! que non , me répondit-elle j il y a bien long-temps , bien long-temps quils sont morts; car ma bonne tante me l'a dit , et je ne les ai jamais vus. Je crus pieusement la petite fille, quoique sa réponse ne fût pas catégorique ; et je la mis si bien en train de parler, qu'elle m'en dit plus que je n'en voulois savoir. Elle m'apprit , ou plutôt je compris, par les naivetés qui lui échappèrent, que sa bonne tante avoit un bon ami qui demeuroit aussi auprès d'un vieux chanoine dont il administroit le temporel , et que ces heureux domestiques comptoient d'assembler les dépouilles de leurs maîtres par un liyménée dont ils goùtoient les douceurs par avance. J'ai déjà dit que la dame Jacinte , bien qu'un peu surannée , avoit encore de la fraîcheur. Il est vrai qu'elle n'épargnoit rien pour se conserver : outre qu'elle prenoit tous les matins un clystère, elle avaloit pendant le jour, et en se couchant, d excellents coulis. Déplus, elle dormoit tranquillement la nuit , tandis que je veillois mon maître. Mais ce qui peut-être contribuoit encore plus que toutes ces choses à lui rendre le teint si
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frais, c'étoit, à ce que me dit Int^sille, une fontaine qu'elle avoit à chaque jambe.