LIVRE il, CHAP. VU. l6y
qu il y eût au inonde une l'eninie qui trouvât mauvais qu'on la louât. Eh ! madame , lui dis-je d'abord , ne faites point attention aux discours qui vous sont adresses ; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non, non, me repartit-elle; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme a souffrir qu'on me manque de respect. Enfin il lui échappa tant d'impertinences , que je ne pus m'empécher de lui dire tout ce que je pensois , au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu'il me fut possible, qu'elle faisoii tort à la nature, et gâtoit mille bonnes qualités par son humeur sauvage; qu'une femme douce et polie pouvoit se faire aimer sans le secours de la beauté , au lieu qu'une belle personne, sans la douceur et la politesse, devenoit un objet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d'autres semblables, qui avoient tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignois que ma franchise n'excitât la colère de ma maîtresse, et ne m'attirât quelque désagréable repartie; néanmoins elle ne se révolta pas contre ma remontrance ; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celles qu'il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.
Je me lassai de l'avertir en vain de ses défauts, et je l'abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant , le croiriez-vous ? cet esprit farouche , cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle a de fhonnèteté pour tout le monde, et des manières très-agréables. Ce n'est plus celte mènie Mergelina qui ne répondoit que des sottises aux hommes
qui lui tenoient des disconri. obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu'on lui donne; elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle, qu'un homme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent ; elle est présentement conmie une autre fenmie. Ce changement est à peine concevable; et ce qui doit encore vous étonner davantage, c'est d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l'écuyer, c'est vous qui avez ainsi métamorphosé donu Mergelina; vous avez fait une brebis de cette tigresse ; en un mot, vous vous êtes attiré son attention. Je m'en suis aperçu plus dune fois; et je me connois mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très- violent. Voilà, mon fils, la triste nouvelle que j'avois à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.
Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard , qu'il y ait là-dedans un si grand sujet d'affliction pour nous , ni que ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une jolie dame. Ah! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l'appât , vous ne prenez point garde à Ihameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin; si vous continuez de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mergelina, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa foiblesse au docteur Oloroso ', son mari ; et ce mari, qui se montre aujourd'hui si complaisant, parce
Oloroso, odoriférant, de bonne odeur. Cette dénomination contraste plaisamment avec la cassolette dont il sera bientôt parlé, et qui est de Tiiivcntion de Vincent Espinel, dans la Fie de Marc Obregon.