‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 81 sur 241 · LIVRE II, CHAP. VIT. l8l · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VIT. l8l

(la vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n'est guère vertueux que de cette façon. Il en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd'hui d'en avoir les apparences.

Laissez-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante; nous allons bien en faire accroire au docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntador. Le front dun médecin ne me paroît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Le pauvre Apuntador! que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi! que cette dame étoit aimable! le bon petit naturel! le ciel lui fasse paix! Je vous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants, que j ai introduits dans sa maison sans que son mari s'en soit jamais aperçu. Regardez -moi donc, madame, d'un œil plus favorable , et soyez persuadée , quelque talent qu'eût le vieil écuyer qui vous servoit , que vous ne perdez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui.

Je vous laisse à penser, Diego, continua Mergelina, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la crovois d'une vertu austère. Voilà comme on juge mal des femmes! Elle me gagna d'abord par ce caractère de sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joie qui lui marqua davance que j'étois charmée de l'avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une

intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de rapothicaire. 3Iais ce qu'il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajoutât-elle en riant, c'est que Melancia , sur le rapport que je lui ai fait de l'habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s'est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je alors à Mergelina; je n'applaudis point à linvention. \otre mari peut fort bien se réveiller, et s apercevoir de la supercherie. 11 ne s'en apercevra point, répondit -elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude , et qu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.

La femme du vieux docteur, remai'quant que ce discours ne m'empèchoit pas de craindre, n'oublia rien de tout ce qu elle crut capable de me rassurer; et elle s'y prit de tant de façons, qu'elle en vint à bout. Je ne pensai plus qu'à profiter de loccasion ; mais dans le temps que le dieu Cupidon, suivi des ris et des jeux, se disposoit à faire mon bonheur , nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l'amour et sa suite s'envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu'un grand bruit effarouche tout-à-coup. Mergelina me cacha promptement sous une table qui étoit dans la salle ; elle soufQa la lampe ; et, comme elle en étoit convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contretemps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposoit son mari. Cependant on continuoit de frapper à grands coups redoublés, qui faisoient retentir toute la mais'jn. Le médecin s éveille en sursaut, et

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