LIVRE II, CHAP. VII. l
appelle Melancia. La duègne s'élance hors du lit, bien que le docteur, qui la prenoit pour sa femme , lui criât de ne se point lever; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d'aller voir qui frappe à la porte. Madame , lui répondit la gouvernante, me voici, recouchez-vous, s'il vous plaît ; je vais savoir ce que c'est. Pendant ce temps-là Mergelina , s'étant déshabillée, se mit au lit auprès du docteur, qui n'eut pas le moindre soupçon qu'on le trompât. Il est vrai que cette scène venoit d'être jouée dans l'obscurité par deux actrices dont l'une étoit incomparable, et l'autre avoit beaucoup de disposition à le devenir.
La duègne, couverte d'une robe de chauibre, parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : Seigneur docteur, dit-elle à son maître , prenez la peine de vous lever! Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin , est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part; courez à son secours. Le médecin s habilla le plus tôt qu'il lui fut possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j'étois. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n'avez rien à craindre, Diego, me dit Mergelina; remettez-vous! En même temps elle m'apprit en deux mots comment les choses s'étoient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avoit été interrompu ; mais la gouvernante s'y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D'ailleurs , ajoutat-elle en me voyant transi de peur, que feriez-vous de ce pauvre garçon-la;' il n'est pas en état de soutenir la
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conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Dona Mergelina n'y consentit qu'à regret, tant elle aimoit le présent; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n'avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu'elle lui destinoit.
Pour moi , moins affligé d'avoir manqué les plus pré-* cieuses faveurs de l'amour, que bien aise d'être liors de péril, je retournai chez mon maître , où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j'irois au rendez -vous la nuit suivante. Je n'avois pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l'autre ; mais le diable , qui nous obsède toujours, ou plutôt nous possède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serois un grand sot d'en demeurer en si beau chemin. Il offrit même à mon esprit Mergelina avec de nouveaux charmes, et releva le prix des plaisirs qui m'attendoient. Je résolus de poursuivre ma pointe; et, me promettant bien d'avoir plus de fermeté , je me rendis le lendemain, dans cette belle disposition , à la porte du docteur , entre onze heures et minuit. Le ciel étoit très-obscur; je n'y voyois pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j'étois dans la rue; et comme personne ne venoit ouvrir , je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les différents cris de chat qu'un berger d'Olmedo m'avoit appris ; je m'en acquittai si bien , qu'un voisin qui rentroit chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j'imitois les miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous ses pieds , et me le jeta de toute sa force , en disant : Maudit soit le matou! Je reçus le coup à