‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 128 sur 221 · SCÈNE VIIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIIL

Les Précédents, MINUCCIO.

garmosinb.

Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous?

MINUGGIO^

Belle Carmosine, |e chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai envie de pleurer.

GARM08INE.

D'où te vient cette tristesse?

MINUGCIO.

De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur oii l'on devrait la respirer?

GARMOSINB.

Quelle est cette fleur merveilleuse?

MINVCCIO.

La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentjons : premièrement, pour nous réjouir, en second lieu, pour nous consoler, et enfin pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c'est pécher que de s'en écarter.

GARMOSINB.

Crois-tu cela?

MINUGGIO.

Il n'y a qu'à regarder.Trouvez sur terre une chose

plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui sourit ! Quel chagrin y résisterait ? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié, un chevaliM* fourbuy un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, firutus après Philippes, que dis-je, un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur sans ouvrage ; montrez à ces gens-là seulement une fine joue couleur de pêche , relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où le sourii'e voltige sur deux rangs de perles ! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.

SER VESPASIANO, à dame Pdque.

Il a du jargon, il a du jargon ; on voit qu'il s'est frotté à nous.

MINUCCIO

Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile d'un papillon, celte chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres ; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense , elle se prodigue sans se ruiner jamais ; au moindre geste, au moindre mot, à chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et

7j^6 car MO si ne.

s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil ! II faut donc bien que celle qui donne tant,4e fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.

CARMOSINB.

En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio ; ce précieux trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances nouvelles ?

Elle lui donne un verre qu'elle remplit.

SER VBSPASIANO.

Hé! oui, l'ami, chante -nous donc un peu cette chanson que tu nous as dite là-bas.

MINUCCIO

En quel endroit, magnanime seigneur?

Hé, par Dieu ! mon cher, au palais du roi.

MINUCCIO

Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas, mais là-haut.

Comment cela, rusé compère?

MINUCCIO

N'avez -vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes ? Ainsi s'en vont deçà

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