‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 172 sur 221 · ACTE 111} SCÈNE VIII. JI · texte numérisé non relu

ACTE 111} SCÈNE VIII. JI

LA REINE

Eh bien l achevez votre pensée.

GARMOSINE.

Ne commet-elle pas un crime, -si elle ne peut donner tout son cœur, toute son âme ?

LA REINE

Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais. .

GARMOSINE.

Parlez, de grâce, je vous écoute ; je m'intéresse aussi à votre amie.

LA REINE

Eh bien ! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse être à elle; supposez qu'il soit marié lui-même.

GARMOSINE.

Que -dites-vous?

LA REINE

Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand seigneur, un prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que c'est le roi.

GARMOSINE.

Ah ! madame ! qui êtes-vous ?

LA REINE

Imaginez que la sœur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'ap- V. 40

pui, de l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d'elle dans le palais même de son époux ; imaginez qu'elle trouve tout simple que cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume, ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine; figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit à son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour, tristement caché dans la solitude, s'épure en se montrant au grand jour, et s'ennoblisse par sa cause même.

CARM08INB, fléchissant le genou. Ah! madame, vous êtes la reine!

LA REINE

Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don Pèdre.

Je l'oublierai , n'en doutez pas, madame, si la mort peut feire oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle ressemble à Dieu! Elle me pénètre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez - moi , je ne puis exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache à tous les yeux.

Page 1