‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 188 sur 221 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Non pas^ non pas, ma belle, Dieu m'en garde ! Oh! comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. Calmez-vous ; je sais que vous êtes sage, très-sage, je vous estime autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête...

BETTINE

Comment, une tête?

Eh! oui, une tête...

// la regarde.

Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de Cendrillon.

BETTINE

Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.

C'est vrai ; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ^nge, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.

Miséricorde, marquis ! quelle vivacité !

Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre^ étincelante de diamants...

34^ BETTINE

BETTINE

Je chantais bien mieux, n'est-ce paâ ?

Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc?

BETTINE, chante les premières mesures de Voir final de la Cenerentola, puis s'arrête tout à coup et dît :

Ah! que tout cela est loin maintenant !

Que dite8*vou8 donc là? Renoncez-vous au

théâtre?

BETTINE

Il Je faut bien. Est-ce que mon mari — je dis mon mari, il le sera tout à l'heure — me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.

C'est selon le goiit et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique ? -

BETTINE

Ahl je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en voudrez.

LE MARQ^tJIS.

Oh ! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner,^ m'aîler blottir dans ce cher petit

SCÈN£ VI. 3^7

coin où j'étais à demeure, pour me délecter à vous entendre,

BETTI^TB.

Oui, vous étiez un de mes fidèles.

Polir cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi ! j'étais de la maison.

Mieux que cela, marquis! je me souviens trèsbien que vous avez été mon cheyalier.

Lp MARC^UIS.

C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier,

BETTINE

Qui m'avait sifflée dans Tancrède.

Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude coup d'épée,.. Ah ! c'était le bon temps, celui-là !

BETTINE

Oui. Ah, Dieu ! que tout cela est loin !

C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui suis vieux ?

BETTINE

Vous, marquis! Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le cœur n'a pas de rides.

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