J^B BETTINE
Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Beltine? C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau :
Pour honorer les morts font mourir Us vivants.
Eh bien ! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux ; mais Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes de statue antique ; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh ! que diantre voulez-vous que j'y fasse?
BETTINE
Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes souvenirs.
Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?
BETTINE
Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos
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souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
LE MARQ^UrS.
Bah ! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
BETTINE
Jamais, cher Stéfani, jamais.
Mais, voyons, dans ce tempS'là, n'étiez<-vou8 pas heureuse ?
BETTIN E.
C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah ! c'est que je n'avais pas aimé.
Qu'est-ce que vous voulez dire par là?
BETTINE
Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit , par hasard ? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti mon cœur.
L'amour vous a rendu la raison! Ah, morbleu ! prouvez-nous cela ! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de... vous ne m'avez pas dit...
BETTINE
Si je l'aime ! Ah ! mon cher ami, que les mot»
BETTINE
sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien l'on aime ! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.
Si fait, si fait, pardonnez-moi.
BETTINE
C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?
Oui, le diable m'emporte!
BETTINE
Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez vous, mon cher, quel charme inexprimable ! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a sacrifié toute sa carrière ; j'ai désespéré tous mes directeurs...
Peste ! vous disiez bien, en eflfet, que l'amour vous avait rendue sage.
B ETTIN E.
Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus délicieux voyage ! Imaginez , marquis, que nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue^ pas seulement le plus petit tableau !