SCÈNE XVIII
Vous-même, cependant, que pouvez- vous fai rc quand vous avez un ennemi ? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous venger ainsi .. Ah! mon ami, pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux que la mort ; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus terrible, c'est la mort, qui n'est rien.
Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans, — c'est un monstre à deux têtes, — car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.
BETTINE
Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter; il savait que,. lorsqu'une femme frappé au cœur d'une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. O perfide ! le jour même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fît jour. O ciel ! c'est moi qu'on joue ainsi ! mon âme loyale ainsi traitée ! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce
J90 BETTINB.
qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et to déchires mon cœur et mon honneur !
Ah çà! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'estce qu'il entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous ?
CALABRE. '
Oh ! non, monsieur, cela signifie autre chose.
bettine.
Tais-toi, Calabre.
Pourquoi donc ? — Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre ? .
BgUitu ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis^ et
lui montre l'icrin. qui est sur la table.
Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton four ?
CALABRE
Madame me défend de parler.
BETTINE
Parlé si tu veux.
LE M A R Q,U I S , se levant et allant â la table. Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?
CALABRE
Eh bien ! monsieur, puisqu'on me permet de le
scÂiiB XVIII. 397
dire, c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.
Vous voulez badiner, sans doute?
CALABRE
Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.
Mais cela n'a pas le sens commun !
CALABRE
Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.
Ah çà ! mais cela a l'air d'un rêve. .. Est-ce que c'est vrai, Bottine, ce qu'on me raconte là ?
BETTINE
Très-vrai.
Maïs cela tient du prodige. A propos de quoi cette querelle d'Allemand ? Ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.
Oh ! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.
J'entends- Mais quelle bizarre idée !
CALABRE
C'est que monsieur le marquis venait voir sou-
)98 BETTIKE.
▼ent madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé...
Quelque sottise.
CALABRfi.
Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à ma^ dame.
Eh bien ? -
CALABRE
Et cela l'a fâché.
LE MAR.q.UIS.
C'est malheureux. Quoi ! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait faire d'elle ! Mais c'est un drôle que ce monsieur.
Stéfaiii ! songez que je l'ai aimé.
C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pojir le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux d£ moi?
BETTINE
Oui, monsieur.
En vérité ? Eh bien ! cela me fait plaisir, cela me rajeunit. — Ah ! on est jaloux de moi !
Après un silence:
Eh bien! morbleu! il a raison. — Bettine, écou-