DU POËME DE L'AMITIÉ
Foible mortel, apprends à te connoître; Vois quels besoins environnent ton être, Quand ton orgueil forme, dans son néant, Les pas d'un nain pour les vœux d'un géant. Descends, reviens de la sphère du vide; Né pour aimer, goûte un bien plus solide; Ton cœur t'appelle, et te dit, chaque instant, Que c'est dans lui que le bonheur t'attend.
Si tout-à-coup trouvant les cieux ouverts, Un char ailé m'enlevoit dans les airs ; S'il se pouvoit qu'au sein de la lumière Un dieu me dît : Vois la nature entière, Vois les ressorts de ces globes roulants; Suis dans l'azur ces feux étincelants, Perce au-delà des champs de l'Ethérée, Conçois l'espace, embrasse sa durée;
Le voile entier tombera devant toi, Vois, connois tout; je t'impose uue loi, C'est d'exercer ta science profonde, Habitant seul dans le centre du monde.
Ah ! rendez-moi la terre et les humains , Dirois-je au dieu maître de mes destins; Je quitterois tous les êtres ensemble Pour retrouver l'être qui me ressemble.
Que de tout autre avec lui séparé J'habite un point dans l'espace ignoré; Voilà pour moi tout l'empire céleste; Je laisse aux dieux à connoître le reste.
Fille du ciel, vertu des belles âmes, L'homme a besoin de tes divines flammes! Je dois encor peindre l'enchantement Des voluptés que l'on goûte en aimant; Mon cœur les sent, ma bouche peut les dire. La confiance établit ton empire; L'égalité fait ta suprême loi, Et l'âge d'or n'est connu que par toi.
Des goûts divers que la nature inspire , Le plus heureux n'est souvent qu'un martyre; Des passions le tumulte orageux, Trouble nos cœurs, tyrannise nos vœux; L'amour trahit, l'ambition dévore,
La grandeur pèse, et ce bien qu'on ignore, L'amitié seule, excite des transports Nés sans tourments et nourris sans remords. Les passions dont je me peins l'image N'offrent aux yeux qu'un vaste paysage D'arides champs de torrents traversés ; J'y vois des camps que la guerre a tracés : Là, sont des tours que la cendre a couvertes, De vieux palais, et des cités désertes; Là des tombeaux de cyprès entourés; Des voyageurs inquiets, égarés, Suivent sans guide une route trompeuse, A la lueur d'une clarté douteuse.
Je vois enfin tous ces objets couverts D'un ciel d'orage entrecoupé d'éclairs.
Si l'amitié nous mène à son empire, Quel autre aspect se présente à décrire! Tout flatte ici, tout repose les yeux : C'est un vallon charmant, délicieux, Où, retenu dans ses bornes fécondes, Un fleuve égal roule ses claires ondes. Des bois riants, des coteaux cultivés Naissent au loin, l'un sur l'autre élevés. La paix unit des heureux et des sages Qui, sur les fleurs, parcourent ces rivages;
36o POÉSIES DIVERSES.
Et l'horison d'un ciel pur et serein S'ouvre aux rayons d'un soleil du matin : Habitons-la cette terre chérie, Où le bonheur a choisi sa patrie...
NÀYA.
Fuyons, Églé, les constantes amours; Né dans leur culte , orateur de leur temple , J'en ai prescrit, j'en ai donné toujours, Zélé martyr, le précepte et l'exemple.
Mais, à te voir sans cesse soupirer, Traîner les fers d'une habitude usée, Languir, sécher, jaunir pour honorer Un Céladon, et peut-être un Thésée, Ce fanatisme est trop fou pour durer.
L'amour éteint, la constance m'étonne :
Vois les ennuis dont l'essaim t'environne; Vois tes beaux jours de nuages couverts; Tes lis accrus des roses que tu perds, Et ton Avril peint des traits de l'Automne. Finis, l'Amour est un dieu qui pardonne; Tous ses trésors te sont encore ouverts. D'un sort plus doux je te peindrai l'image; Ecoute, Eglé, l'apologue ingénu D'une Naïade et sensible et volage; C'est de Paphos que le conte est venu : Au pied du Pinde une onde vive et pure
Naît d'une source , où Naya prend son cours Tel est son nom ; l'indulgente nature Doua son cœur des faciles amours :
Elle eut aussi mille attraits en partage; Un voile humide et mouillé de ses eaux Marquoit le nu des trésors de son âge; Ses longs cheveux, enlacés de roseaux, Etoient ornés des fleurs de son rivage. Telle à sa source, et tout près d'un hameau, Naya revoit: le herger le plus beau Vint, soupira, lui dit qu'elle étoit belle. Comme l'objet, l'hommage étoit nouveau; Un cœur tout neuf n'y put être rebelle. Atys formoit les sons les plus touchants, Et le berger modula son martyre Tant et si bien , qu'à l'aide de ses chants , L'oreille au cœur acheva de tout dire.
L'heureux berger ne quitta plus Naya ; Elle brûla d'une ardeur assez vive , Mais, ou l'amant, ou l'amour l'ennuya; Non pas l'amour. La Naïade attentive, Suivant de l'œil son onde fugitive, Se dit un jour: Quel caprice léger La meut sans cesse et l'invite à changer? Où la conduit cette pente éternelle?
C'est le plaisir qui, sans doute, l'appelle :
La nymphe ainsi prit goût à voyager.
Kaya quitta le hameau, la prairie, Et le berger ; la pelouse fleurie L'engage à suivre un sentier différent.
L'un de ces dieux qu'avec Pan l'on révère, Lance sur elle un coup d'œil dévorant, Vole et la suit d'une course légère, Jusqu'en son lit porte un pied téméraire, Fait bouillonner la surface des eaux, L'atteint, l'embrasse, et, malgré sa colère, L'étend aux pieds de ses foibles roseaux. C'étoit un dieu, qu'eût pu la résistance? Son offenseur lui fit aimer l'offense, Le lieu lui plut; elle y revint cent fois. Je ne sais quoi d'agreste, mais d'aimable, Rendoit le Faune au berger préférable.
Tantôt au bain, tantôt au fond des bois, Naya rendit grâce au ciel du voyage.
Mais le Sylvain étoit jeune et volage, Mille beautés partageoient ses amours.
Elle en gémit et quitte ce rivage, Pour voir encore où peut aller son cours. Près de ces bords, où le lit de son onde, En se perdant touche au sable des mers, Naya fixa sa course vagabonde, Et contempla ces spectacles divers.
Triton voguoit sur la plaine azurée; Près de son char les filles de Nérée Par mille jeux Fenflammorent tour-à-tour. Seule , sans faste , et cachant son amour, Naya parut, Naya tut adorée.
Voilà la nymphe en déesse honorée; Mais son amant devint sombre et jaloux: Triton l'obsède, et sa flamme importune. Malgré l'éclat dont brille sa fortune, Porte à Naya le poison des dégoûts :
Bientôt la Nymphe errante et dissipée, Conçoit encore un fol et doux espoir.
Neptune enfin, Neptune peut la voir; Ce dieu fut bien épris d'une Napée!
De la beauté rare et prompt ascendant!
De son objet Famé entière occupée, Elle eut Neptune et conquit le trident. La vanité l'eût pu rendre fidèle; Mais sa faveur fut le règne d'un jour : On la prévint, on changea plus tôt qu'elle. Que fit Naya dans sa chute cruelle?
Par l'Amour même elle venge l'Amour, Et vole encore où le plaisir 1 appelle. Dans le malheur prompte à se dégager, Un goût détruit , l'autre est pressé de naître ; Tout plaît au cœur qui se plaît à changer:
Elle retourne au Satyre, au berger; Quitte la mer pour la rive champêtre, Et, sans porter ni regrets, ni soupirs, Chante l'Amour, l'invite à ses plaisirs. De son bonheur ainsi toujours le maître, Son cœur se livre au vol de ses désirs. On fait son sort, est heureux qui veut l'être.
Tu le seras, mes vœux seront contents.
Espère tout , amante désolée , De ta raison, de ton âge, et du temps. Lève les yeux vers la voûte étoilée , Cette couronne, image constellée, Te fera voir, en signes éclatants, Qu'une Ariane, autrefois consolée, Connut l'abus de gémir trop long-temps.
Qu'il soit un cœur sauvage, inaccessible, Qui n'aime rien; je le veux, je le crois : Mais qu'une amante aux voluptés sensible, Ait bien aimé, pour n'aimer qu'une fois; Non, belle Eglé, c'est l'épreuve impossible.