‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 101 sur 116 · LÉDA · texte numérisé non relu

LÉDA

Disparoissez, Mores et Paladins, Songes chéris de ma chère patrie; Disparoissez, peuples de Sylphirie :

C'est trop nous plaire à des fantômes vains. Qu'aux régions qu'habite la féerie Rentrent encor les géants et les nains. Viens m'éclairer, dieu des fables antiques , Perce le voile étendu sur nos yeux ; Parois, combats ces ombres fantastiques, Et vois la foudre à l'aspect de tes dieux. Oh! par quel charme à nos sens tu rappelles Les plus doux noms, les formes les plus belles! Tu donnes lame à mille êtres divers :

L'aube naissante est le char de l'Aurore; L'onde est Téthys qui régne sur les mers; Les tendres fleurs sont les filles de Flore; Ces blonds épis, c'est Cérès qui les dore; Je vois Iris sur le trône des airs; L'amour enfin, ce feu qui nous dévore, C'est un enfant qui régit l'univers.

Voilà mon culte et les dieux que j'implore :

Ils seront lame et l'objet de mes vers.

Loin d'adopter la moderne chimère,

Fruit du caprice, aliment de l'ennui,

J'aime à fouiller dans les sources d'Homère,

J'ose le suivre et voler après lui.

Si d'un effort plus mâle et plus rapide,

Sous Jupiter il fait trembler Ida ,

Moi , je peindrai le cygne de Léda

Des deux crayons du Corrége et d'Ovide.

Léda régnoit : Tyndare à sa beauté Devoit sur-tout l'éclat de son empire.

D'un si beau choix cet époux enchanté Fit son bonheur, fit aussi son martyre. Reine des cœurs, qu'elle soumettoit tous, Léda régnoit; Tyndare étoit jaloux.

Ne pouvant seul adorer tant de charmes, Il redoutoit mille amants séducteurs; Les dieux encore excitoient ses alarmes : Ces dieux alors , souverains corrupteurs , S'humanisoient pour des beautés mortelles, Et, las enfin d'être adorés des belles, S'étoient par goût faits leurs adorateurs. Tout exprimoit sa jalouse tendresse :

Une Vénus étoit dans ses jardins :

Un jour Tyndare à de si belles mains

Donna des fers. Des fers à la déesse Qui , d'un regard , enchaîne les humains \ L'Amour apprit cette coupable offense; Et, par un trait digne de son courroux, Pour mieux punir le crime de l'époux Il destina l'épouse à sa vengeance.

Sur elle en vain il redouble ses coups; Et n'éprouvant qu'une austère sagesse, A Jupiter l'Amour vaincu s'adresse, « Si j'ai, dit-il, à tes déguisements Prêté mon art et mes enchantements, A la beauté livrons encor la guerre :

Vois cette reine aux bords de l'Eurotas; Seule, à tes yeux, elle unit plus d'appas Qu'à tes amours n'en peut offrir la terre. Son ame encore échappe à mes désirs.

Viens, venge-toi d'une beauté coupable : Je vais lui tendre un piège inévitable; S'il fait ma gloire , il fera tes plaisirs. Tandis qu'au bain l'insensible s'amuse A voir jouer des cygnes sur les eaux , Deviens toi-même un cygne qui l'abuse; Descends, parois, nage dans ces roseaux. Moi, de ton aigle, empruntant le plumage. J'y volerai prêt à fondre sur toi; J'y répandrai le désordre et l'effroi :

Fuis dans ses bras; le reste est ton ouvrage. »

Il dit : l'Olympe applaudit à l'Amour,

Et Jupiter lui sourit et l'embrasse.

Tous deux partis du céleste séjour,

D'un vol hardi l'un mesure l'espace,

Et d'un regard fixe l'astre du jour :

L'autre est sur 1 onde, où sa tête surpasse

L'orgueil jaloux des cygnes d'alentour.

Au lieu des feux destinés aux coupables,

L aigle superbe emportoit dans les airs

Et ce carquois et ces feux redoutables

Dont il se plaît à brûler l'univers.

L'aigle, déjà porté sur le rivage,

Fait tout trembler : tout Fa vu, tout l'a fui.

Il voit le cygne, il veut fondre sur lui :

L'oiseau craintif voie, évite sa rage,

Plonge, revient, disparoit, et surnage,

Arrive au bord où se baignoit Léda

Qui, par pitié, dans sa fuite l'aida.

L'aigle aussitôt part et fend le nuage.

Léda, sans crainte, au cygne caressant

Tend une main qui flatte son plumage.

Lui, dans ses bras, tendre et reconnoissant,

Semble, en tremblant, expliquer son hommage

Bientôt plus libre, il devient plus pressant.

Léda s'émeut sous l'aile qui la presse,

37o POÉSIES DIVERSES.

Et chaque plume est un trait qui la blesse L'eau n'éteint point le feu qu'elle ressent. De cet amour la nouveauté l'étonné; Elle combat, fuit, reçoit, et pardonne Les attentats d un bec trop amoureux : Jupiter touche au comble de ses vœux; Léda gémit, l'onde écume et bouillonne : L'aigle triomphe, et le cygne est heureux.

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