‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 102 sur 116 · LES AMANTS GÉNÉREUX · texte numérisé non relu

LES AMANTS GÉNÉREUX

Près de Tempe, ce fortuné séjour,

Lieu favori de Paies et de Flore,

Le jeune Hylas, Eglé plus jeune encore,

Tous deux épris, se cach oient leur amour.

Tout leur discours n'étoit qu'un regard tendre.

Leur feu contraint ne pouvoit s'exhaler :

Le simple Hylas n'eût jamais su parler;

S'il eût parlé, l'eût-elle su comprendre?

Mais tôt ou tard, où le désir sera,

L'âge et l'amour instruiront l'innocence.

Un jour enfin le hasard les tira

De ce néant où dormoit leur enfance.

Sous un feuillage, aux plus paisibles lieux, La jeune Eglé se reposoit à l'ombre :

Hylas survint ; Hylas de tous ses yeux La contempla sous le feuillage sombre.

Vénus , ô toi que nous servons si peu ! Tandis qu'Églé sur ce gazon sommeille, Si tu permets que ma bouche de feu Prenne un baiser sur sa bouche vermeille,

Je te le jure , ô divine Gypris !

Je lui fais don de deux pigeons chéris, Pareils à ceux qu'on t'éléve à Cythère ! Le vœu fut fait, et le baiser fut pris. D un sommeil feint profita la bergère, Et, le soir même, elle en reçut le prix. Le jour suivant, Eglé dormit encore; Le berger vint, et ne s'endormit pas.

O dieu d'amour! vois tout ce que j'adore : Je te demande un seul de tant d'appas! Ah! si je puis, sans qu'Eglé le ressente, Coulant ma main sous son corset jaloux, La promener sur sa gorge naissante!...

Pour un larcin si secret et si doux, Je lui promets le beau mouton que j'aime : Endors, Amour, endors Eglé toi-même!

Hylas trouva le plus profond sommeil; Il vit, toucha, prit, parcourut sans peine Le sein d'Eglé qui retint son haleine, Et jusqu'au bout suspendit son réveil.

Sous ce berceau la timide bergère Le lendemain craignit de se revoir; Elle craignoit, mais brùloit de savoir Le don qu'Hylas pouvoit encor lui faire. Elle y vint donc ; il y revint aussi. Dieux immortels, je la retrouve ici '

Faites, grands dieux, sans lui causer d'alarmes,

Que dans ses bras, par les nœuds les plus forts;

Je puisse enfin jouir de tous ses charmes!

Vous le savez, hélas! pour tous trésors

Je n'ai qu'un chien; Eglé, je te le donne.

Oh! de quel somme Eglé dormit alors!

A quel espoir le berger s'abandonne !

En un instant, tout cède à son effort;

Et plus il ose, et plus elle s'endort.

Un trop beau rêve occupoit la dormeuse :

Et vous jugez que, dans l'instant qu'Hvlas

Ferma les yeux dans l'extase amoureuse,

Les yeux d'Eglé ne se rouvrirent pas.

On les ouvrit quand les songes finirent.

Au fond du bois le berger s'égara;

Le chien resta. Le soir, ils se revirent;

Eglé rougit, le berger soupira :

Ils étaient seuls, sans soupçon, sans alarme,

Enfin l'Amour avoit rompu le charme ■

Quoique veillée, Eglé s'abaudoniia,

Du jeu d'amour connut toute l'ivresse :

S'il fit encore un don à sa tendresse,

La prompte Eglé rendit ce qu'il donna.

Pleine à son tour d'une ardeur inquiète,

Eglé lui dit : « Je sais que je te doi

Ces deux pigeons, premier don de ta foi :

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Mais conçois-tu mon alarme secrète?

S'ils s'envoloient! c'est trop de soin pour moi;

Je te les rends : c'est à toi de connoître

Le prix charmant que j'exige pour eux. »

Il s'en douta, les racheta... tous deux;

De ses pigeons il fut bientôt le maître.

L'instant d'après que ce point fut réglé ,

Le beau mouton vint à l'esprit d'Eglé.

Doit-on ainsi dépouiller ce qu'on aime?

De tous tes pas compagnon assidu,

Tu te plaisois à le nourrir toi-même;

Je te le rends. Le mouton fut rendu.

Le chien restoit: raison toute nouvelle,

Ordre absolu de reprendre ce don.

On n'a qu'un chien : c'est la garde éternelle

De son troupeau qui reste à l'abandon.

Mon cher Hylas, reprends tout, lui dit-elle,

Et je te donne un baiser de retour;

Je ne veux rien d'un amant, que l'amour;

Ton cœur suffit si ton cœur est fidèle.

Ce don à faire avoit coûté bien peu;

A le reprendre il coûta davantage :

Le pauvre Hylas ralentit son hommage,

Et se fit presque une affaire d'un jeu.

Il s'endormit à côté de la belle

Qui, ne cherchant qu'un prétexte nouveau, En soupirant disoit encore en elle :

Que ne m'a-t-il donné tout son troupeau !

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