‹ uvres de Bernard, ornées d'une gravure d'après PrudhonChapitre 73 sur 116 · A GALATÉE · texte numérisé non relu

A GALATÉE

N'abusez-vous point un amant?

Dois-je craindre en vous Fart de feindre? Occupé d'un songe charmant, N'ai-je point un réveil à craindre?

Aimez-vous? D un cœur enflammé Connoissez-vous le bien suprême?

Et s'il est vrai que ce cœur aime, Hélas! suis-je l'objet aimé?

Si je le suis, pourquoi le taire?

Ordonnez au dieu du mystère De m'annoncer un sort si beau ; Lorsque son flambeau vous éclaire, Pourquoi me laisser son bandeau?

Pourquoi ces contraintes muettes, Quand je fais parler mes ennuis?

Déclarez donc ce que vous êtes, Pour m'apprendre ce que je suis,

Oui, mon ardeur est écoutée; Je touche au bonheur que j'attends :

Naïve et tendre Gàlatée, Ton aine n'est point infectée De Fart des coquettes du temps.

La nature fit ton partage De ce ton de voix , ce langage Fait pour rassurer les Amours ; Et j'en crois plus que tes discours, Tes yeux , ton maintien , et ton âge ; J'en crois cet entretien charmant, Où le goût et le sentiment Jurent une étroite alliance; Où 1 esprit qui joue et qui pense Sait unir, je ne sais comment, L'air de noblesse au ton d'aisance, Et les grâces de la décence A tout le sel de l'enjouement.

D'un nœud fatigant et bizarre L'hymen te lia pour jamais; Il est temps que l'amour répare Tous les maux que l'amour a faits.

Je sais trop qu'il faut nous contraindre; Moi, j'aurai des rivaux à craindre, Toi , des Argus à ménager.

L'obstacle doit t'encourager :

Goûtons, au lieu de nous en plaindre, Les attraits piquants du danger.

Malgré l'hymen et ses chimères, Malgré les époux et les mères, O ma Galatée! aimons-nous; Rendons même grâce aux jaloux!

Malheur aux chaînes trop légères Que suit le poison des dégoûts ! Contre les vents et leur injure, Le chêne ébranlé se rassure, Et se raffermit par leurs coups.

L'âge fuit, le temps nous devance; L'heure où la fleur s'épanouit Avec elle s'évanouit :

Sujet à la même inconstance, L instant heureux où l'on jouit S'envole avec la jouissance.

Hâtons-nous de plaire aux amours; Ton printemps ne fait que d'éclore, E n autre âge qui me dévore Commence l'été de mes jours.

Te dirai-je enfin le présage,

L'espoir du bonheur qui me luit?

Je revois à toi cette nuit...

Quel mensonge ! Ah dieu ! quel dommage !

Rien n'en peut égaler limage

Que le doux charme qui te suit.

D'amour la plus étroite chaîne

Unissoit nos sens éperdus,

Et, dans nos transports confondus,

Ma bouche soupiroit à peine

Que mes soupirs m'étoient rendus.

Dieux! O dieux! quelle apothéose!

Quels baisers en foule cueillis,

Volés sur tes lèvres de rose

Et rendus sur ton sein de lis !

Pardonne; tu blâmes peut-être Ces vers libertins que tu voi; Mais ces vers tu les as fait naître , Et quel songe aurois-je sans toi?

On doit s'exprimer comme on aime :

Ma main te grave en traits de feu L'amour que j'ai senti de même.

Qui respecte tant aime peu.

Rougis, j en verrai plus de charmes, C'est le plus beau des coloris :

Rougis, la pudeur en alarmes

Est plus touchante que les ris.

L'amour, craintif dans son enfance, N'est qu'un timide enfant qui pense Sans oser se faire écouter; Mais l'amour, quand il est extrême , Est un maitre, est un dieu suprême Qui ne voit rien à redouter.

A BATILDE.

A toi, l'aimable solitaire, Pour qui mon cœur s'est déclaré ; Objet de mon culte ignoré, Vois sous ce cachet du mystère Tout l'amour que je t'ai juré :

Ce n'est point cet amour vulgaire Où l'homme profane est livré.

Je sens qu'un feu pur et sacré Me rend digne du sanctuaire Où mon audace a pénétré.

Je brûlai des flammes mondaines.

Et courant la mer des dangers J'amusai mes goûts passagers Du chant des profanes syrènes.

Aujourd'hui, changeant de désirs, J'aborde une plage nouvelle :

La voix des colombes m'appelle

Au port des tranquilles plaisirs.

Non , tout ce que le monde inspire De délire et de sentiment Negale pas l'embrasement De l'amour qu'ici Ion respire.

L'amour, sans doute , a plus d'attraits Dans les chaînes de la contrainte; Et les barreaux de ton enceinte Donnent plus de force à ses traits :

Ainsi qu'à travers un nuage L'astre qui commande aux saisons Darde, par un étroit passage, Tout le faisceau de ses rayons, Pénétre et brûle davantage.

Le bonheur habite ces lieux.

Malgré le deuil qui t'environne , Malgré l'appareil envieux Du voile épais qui te couronne, Que Batilde est belle à mes yeux !

Que la foi du peuple révère Ce noir et saint déguisement ; Batilde, tu sais quel tourment Gausoit cette barrière austère Aux yeux peu dévots d'un amant.

Enfin mon ardente prière

Amena ce jour de lumière

Qui combla mon enchantement.

O jour! ô fortuné moment!

Que mon sort fut digne d'envie '

Moment d'ivresse et de transport!

Je vis les charmes de la vie

Sortir des crêpes de la mort.

L'amour est le dieu des mystères :

Il dit à ces voiles austères

De disparoître à mes regards;

Ces voiles tombèrent épars.

Il détacha de sa main même

Ce bandeau, ce sacré lien,

Qui, mis à la place du sien,

Lui fit un nouveau diadème.

Tes cheveux déliés , soudain

Par anneaux flottants s'épandirent ,

Et, comme un nuage, couvrirent

L ivoire poli de ton sein.

Quel autre tableau ! quelle image !

Par un prestige de l'amour,

Ce tombeau, ce lieu d'esclavage,

Devint le plus riant séjour.

Tes grilles furent éclipsées,

Et mille fleurs entrelacées

Formèrent des berceaux divins Où , sur ta tête rayonnante , Voltigeoit la troupe riante Des amours et des chérubins.

Vous brûlez de toutes leurs flammes, Tendres captives , belles âmes , Qui gardez le feu des autels; L'amour des célestes délices Vous mène aux tendres sacrifices Qui font le bonheur des mortels.

Hélas! je l'ignorois encore Ce don d'aimer, ce vrai bonheur; La Sulamite que j'adore M'apprit qu il étoit dans mon cœur.

Que le tien, Batilde, y réponde; Unis par des liens si doux, Dans notre obscurité profonde, Dans l'oubli du siècle et du monde, Nous pouvons tromper les jaloux.

Un labyrinthe impénétrable Dérobe aux mortels tes appas; J'en aurai le fil secourable, L'amour y guidera mes pas.

En dépit du destin avare.

J'obtiendrai, pour prix de ma foi, Le trésor qu'une loi bizarre Du reste du monde sépare, Pour n'être connu que de moi.

Au jardin des roses captives, Celle dont mon cœur est blessé Est dans un buisson hérissé Qui retient ses feuilles plaintives.

N'importe , j'en saurai jouir ; Attends, ma belle prisonnière, Je franchirai cette barrière; Et comme le vent du Zéphyr, Ranimé, dès l'aube première, Mon souffle ira t épanouir.

Cette nuit nous sera propice :

Lorsque les ombres couvriront Les murs du claustral édifice; Quand les cantiques finiront, Quand les mères s'endormiront Dans leur froide béatitude; Et quand les jeunes gémiront Du vide de leur solitude ; Veille, attends-moi dans ce séjour, Si tu brûles pour mon retour; D'une ardeur plus impatiente.

Prévenant l'étoile du jour, J'irai, solitaire charmante, Combler, accabler mon amante De tous les feux de mon amour.

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