SUR LA VOLUPTÉ
Attends-moi, jeune sybarite ; J'irai sur le déclin du jour, Dans ta retraite favorite," Où la voix du plaisir invite Silène, Gomus, et l' Amour.
Je l'ai vu ce lieu solitaire ■ C'est le Trianon de Cythère, Lieu charmant, asile écarté, Qu'Amour fit pour cacher sa mère Loin du centre de la cité , Et que la mode et le mystère Consacrent à la volupté.
C'est une fée enchanteresse Qui posa ces riches lambris, Qui choisit ces meubles de prix,
Dressa ces buffets pour l'ivresse, Fit ce théâtre pour les ris , Cette alcôve pour la mollesse, Et ces canapés pour Gypris.
Beaux lieux si dignes de nous plaire , Où chaque objet donne un désir Et l'espoir de le satisfaire, Où chaque pas que Ton peut faire Est sur la trace d'un plaisir.
Dans cet asile délectable, Ce qui m'enchantera le plus, Sera de voir Pétrone à table Dans le salon de Lucullus.
Le soin de régir le tonnerre N'est le partage que des dieux ; Que l'encens brûle pour les cieux, Quand le vin coule pour la terre.
Nos maîtres ont comblé nos vceux En bornant l'état où nous sommes :
Ils gardent les honneurs pour eux, Ils cédeut les plaisirs aux hommes ; Ils sont grands, nous sommes heureux.
Gardons-nous bien de le détruire
L'heureux sort qui nous est donné.
Loin tout désir empoisonné Dont la fortune ose séduire L'homme au seul repos destiné. A si peu de jours condamné Que peut-il savoir ou produire?
Le temps vole afin de l'instruire Que c'est pour jouir qu'il est né.
Cette leçon fait ma science :
Bornant mon unique désir A la suprême indépendance, Au jour coulé dans le loisir Succède la nuit du plaisir, Et le matin de l'espérance.
Mais le char lumineux s'élance Dans l'humide champ de Thétis, Et les feux du jour amortis Font place à Vesper qui s'avance.
Voilà l'heure où nous jouissons; Qu'on serve, ami, que tout s'empresse; Que le nectar de toute espèce Gémisse écrasé de glaçons Dans le carafon qui le presse.
Chantons ces chorus d'alégresse
Avec l'Hébé que tu chéris ;
Quelle accompagne d'un souris
L'ovilé qui coule sans cesse
Versé dans la coupe des ris.
Qu'Amour réchauffe les esprits
De celui qu'affoiblit l'ivresse ;
Que chaque instant qui fuit nous laisse
Plus altérés et plus épris.
Si quelqu'un avec son Armide
S'égare au fond de ce jardin,
Vole, Amour, prépare soudain
L'asile où ta flamme les guide:
Dans ce cabinet écarté
Dresse l'autel du sacrifice,
Que ce vert gazon refleurisse
Pour faire un lit à la beauté ;
Que l'air, doucement agité,
Des plus doux parfums se remplisse,
Dans l'ombre discrète et propice
Diane n'aura de clarté
Qu'autant qu'il faut pour qu'on jouisse,
Et point assez pour qu on rougisse.
Que l'Inde adore le soleil ; Qu'ici la nuit dure et prolonge
278 'ePITRES.
Les charmes d'un destin pareil :
Reculons l'instant du sommeil, Il ne peut nous donner qu'un songe.
Le jour trop tôt se fera voir, Aux yeux des enfants de Silène.
Que n'ai-je en ces lieux le pouvoir Du dieu qui lit la nuit d'Alcmène!
Voyons, puisqu il faut, le retour De la trop vigilante Aurore, Et que l'aube nous trouve encore Disputant de vers et d'amour.
Liés par des chaînes nouvelles, Dans ce commun enchantement, Jurons tous de voir promptement Cette fête où tu nous rappelles; Sois sûr, ami, qu'à ce serment Tes convives seront fidèles :
La plus A7olage de nos belles Gardera cet engagement.
Pour en presser l'heureux moment , Qu'Amour au Temps donne ses ailes.
EPITRE XIIL