‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 130 sur 143 · XL · texte numérisé non relu

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38a PENSEES DE PASCAL,

autre des Ninivites : Faisons pénitence pour voir s'il nauroit point pitié de nous. (Jon. 3 , 9. ) Ainsi tant s'en faut que la miséricorde de Dieu autorise le relâchement, qu'il n'y a rien, au contraire, qui le combatte davantage; et, qu'au lieu de dire : S'il n'y avoit point en Dieu de miséricorde, il faudroit faire toutes sortes d'efforts pour accomplir ses précepte? ; il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en Dieu de la miséricorde , qu'il faut faire tout ce qu'on peut pour les accomplir.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie (/ Joan. a , 16), libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés , non pas entraînés , mais immobilement affermis; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s'y être reposés en paix, tendent la main à celui qui doit les relever , pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où ils n'auront plus à craindre les attaques de l'orgueil; et qui pleurent cependant, non pas ( de voir écouler toutes les choses périssables, ri mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la w

érusalem céleste, après laquelle ils soupirent ans cesse dans la longueur de leur exil !

Un miracle, dit-on, affermiroit ma croyance. 3n parle ainsi quand on ne le voit pas. Les raiions qui, étant vues de loin, semblent borner îotre vue, ne la bornent plus quand on y est trrivé. On commence à voir au-delà. Rien n'ar- •ête la volubilité de notre esprit. 11 n'y a point, lit-on , de règle qui n'ait quelque exception , ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle pour nous donner prétexte d'appliquer l'exception au sujet présent, et de dire : Cela n'est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n'est pas. 11 ne reste plus qu'à montrer que celui-ci en est ; et il faut être bien maladroit, si on n'y trouve quelque jour.

La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ , qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que pour mettre la figure de la charité , et pour en ôter la réalité qui étoit auparavant : cela est horrible.

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étoient point pour nos philosophes d'auparavant ?aOn attaquoit hardiment l'Ecri-

ture sur ce qu'on y trouve, en tant d'endroits, du graud nombre des étoiles. Il n'y en a que mille vingt-deux, disoit-on : nous le savons.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et, à force de se le dire à soi-même , on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure , qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia mala* (I Cor. i5 , 33.) Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que He Dieu; et ainsi on se le persuade à soi-même.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux , quant à l'obéissance ? Car ils sont également obéissants et dépendants , et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais (car les capitaines et les princes mêmes sont toujours esclaves et dépendants); mais il espère toujours l'indépendance, et travaille toujours à y venir; au lieu que le chartreux fait vœu de ne jamais être indépendant. Ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours, mais dans l'espérance que l'un a toujours, et que l'autre n'a pas.

La propre volonté ne se satisferoit jamais

quand elle auroit tout ce qu'elle souhaite; mais on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Avec elle , on ne peut être que malcontent; sans elle, on ne peut être que content.

La vraie et unique vertu est de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence ; et de chercher un être véritablement aimable, pour L'aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous , il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Or, il n'y a que l'Être universel qui soit tel. Le royaume ' de Dieu est en nous ( Luc , 1 7, % 1 ) ; le bien universel est en nous , et n'est pas nous.

11 est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir ; car nous ne sommes la fin de personne , et nous n'avons pas de quoi les satisfaire, lïe sommes-nous pas prêts à mourir (*)? Et ainsi l'objet de leur attachement mourroit. Comme nous serions coupables de faire croire une fausseté, quoique nous la persuadassions

(*) Tout en suivant scrupuleusement le texte, je crois devoir relever cette faute d'expression. Prêts à mourir signifie préparés , disposés à la mort. La pensée même de 1 auteur indique que ce n'est pas là ce qu'il a voulu dire. H faudroit donc lire ici : Ne sommes-nous pas près de *nourir? Ce qui signifie , en d'autres termes : Notre vie est *t courte, et sujette à tant d'accidents, que nous ne pouvons jamais regarder la mort comme fort éloignée. ( Note de r Éditeur.)

Pensées. a5

doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on nous fit plaisir : de même nous sommes coupables , si nous nous faisons aimer, et si nous attirons les gens à s'attacher à nous. Nous devons avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge qu'ils ne doivent pas le croire , quelque avantage qu'il nous en revînt De même nous devons les avertir qu'ils ne doivent pas s'attacher à nous; car il faut qu'ils passent leur vie à plaire à Dieu, ou à le chercher.

C'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités et dans les cérémonies; mais c'est être superbe de ne pas vouloir s'y

soumettre.

Toutes les religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes , et à s'informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour nous être transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C'est en vainque nous leur crions, comme les prophètes faisoient autrefois aux Juifs : Allez au milieu de l'Église; informez-vous des lois que les anciens lui ont laissées , et suivez ses sentiers. Ils répondent comme les Juifs : Nous ny marcherons pas : nous voulons suivre Us <t\

oensées de notre cœur, et être comme les autres veuples.

LU

II y a taois moyens de croire : la raison , la coutume et l'inspiration. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n'admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration : ce n'est pas qu'elle exclue la raison et 4a coutuqie; au contraire, il faut ouvrir son esprit aux preuves par la raison , et s'y confirmer par la coutume; mais elle veut qu'on s'offre par l'humiliation aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : Ut non evacuetur crux ChristL {I Cor. i, 17.)

LUI

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand on le fait par un faux principe de conscience (109).

Les Juifs , qui ont été appelés à dompter les nations et les rois , ont été esclaves du péché ; et les Chrétiens , dont la vocation a été à servir et à être sujets , sont les enfants libres.

Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans la foiblesse et dans l'agonie , affronte^ un Dieu tout-puissant et éternel ?

Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger (no).

La bonne crainte vient de la foi; la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte porte à Fespéranfe, parce qu'elle naît de la foi , et qu'on espère au Dieti que l'on croit : la mauvaise porte au désespoir , parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foi. Les uns craignent de le perdre, et les autres de le trouver.

Salomon et Job ont le mieux connu la misère de l'homme , et en ont le mieux parlé : l'un le plus heureux des hommes, et l'autre le plus malheureux ; l'un connoissant la vanité des plaisirs par expérience , l'autre la réalité des j maux.

Les païens disoient du mal d'Israël, et le prophète aussi : et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens, qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui. (Ézéchiel.)

Dieu n'entend pas que nous soumettions notre croyance à lui sans raison, ni nous assujettir avec

tyrannie. Mais il ne prétend pas aussi nous rendre raison de toutes choses; et pour accorder ces contrariétés , il entend nous faire voir clairement des marques divines en lui qui nous convainquent de ce qu'il est , et s'attirer autorité par des merveilles et des pteuves que nous ne paissions refuser; et qu'ensuite nous croyions sans hésiter les choses qu'il nous enseigne quand nous n'y trouverons d'autre raison de les refuser, sinon que nous ne pouvons par nous-mêmes connoître si elles sont ou non.

Il n'y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l'ayant trouvé ; les autres qui s'emploient à le chercher ne l'ayant pas encore trouvé ; et d'autres enfin qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux ; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.

La raison agit avec lenteur , et avec tant de vues et de principes différents qu'elle doit avoir toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit ou elle s'égare , faute de les voir tous à la fois. Il n'en est pas ainsi du sentiment; il agit en un

3f)0 PENSÉES DE PASCAL,

instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc, après avoir connu la vérité par la raison , tâcher de la sentir, et de metlre notre foi dans le sentiment du cœur; autrement elle sera toujours incertaine et chancelante.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connoît point : on le sent en mille choses. C'est le cœur qui sent Dieu , et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi parfaite, Dieu sensible au cœur (*).

Il est de l'essence de Dieu que sa justice soit infinie aussi-bien que sa miséricorde : cependant sa justice et sa sévérité envers les réprouvés est encore moins étonnante que sa miséricorde envers les élus.

L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et luut son mérite. Tout son devoir est Ht: penser comme il faut;et l'entra de la pensée est de commencer par soi , jj auteur et sa fin. Cependai dans le monde? Jam; à devenir riche, se faire roi , sai roi et d'être

La pensée de l'homme est une chose admirable par sa nature. Il falloit qu'elle eût d'étrahges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses défauts !

S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures. Le raisonnement des impies , dans le livre de la Sagesse , n'est fondé que sur ce qu'ils se persuadent qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc. des créatures. Mais s'ils eussent su qu'il y avoit un Dieu , ils eussent conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à la créature est mauvais , puisque cela nous empêche , pu de servir Dieu si nous le connoissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul.

Quand nous voulons penser à Dieu, combien Sentons-nous de choses qui nous en détournent , et qui nous tentent de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais, et même né avec nous.

3cp PENSÉES DE PASCAL,

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables , et avec quelque connoissance de nous-mêmes et des autres, nous n'aurions point cette inclination. Nous naissons pourtant avec elle : nous naissons donc injustes; car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre (m) : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie , etc.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.

Quiconque ne hait point en soi cet amourpropre et cet instinct qui le porte à se mettre audessus de tout, est bien aveugle, puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés , dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant nulle autre religion que la chrétienne n'a remarqué que ce fût un péché , ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.

SECONDE PARTIE, ART. XVII. 3g3

11 y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et' les passions. Il pourroit jouir de quelque paix, s'il n'avoit que la raison sans passions, ou s'il n'avoit que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.

Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel , de vivre sans chercher ce qu'on est, c'en est encore un bien plus terrible , de vivre mal en croyapt Dieu. Tous les hommes presque sont dans l'un ou dans l'autre de ces deux aveuglements.

Il est indubitable que l'âme est mortelle ou immortelle. Cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Quel étrange aveuglement !

Le dernier acte est toujours sanglant, quelque

belle que soit la comédie en tout le reste. Ou

jette enfin de la terre sur la tête , et en voilà

pour jamais.

Dieu ayant fait le ciel et la terre , qui ne sentent pas le bonheur de leur être , a voulu faire les êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensants. Tous les

hommes sont membres de ce corps ; et pour être heureux , il faut qu'ils conforment leur volonté particulière à la volonté universelle qui gouverne le corps entier. Cependant il arrive souvent que l'on croit être un tout, et que, ne se voyant point de corps dont on dépende, Ton croit ne dépendre que de soi , et Ton veut se faire centre et corps soi-même. Mais on se trouve en cet état comme un membre séparé de son corps, qui, n'ayant point en soi de principe de vie, ne fait que s'égarer et s'étonner dans l'incertitude de son être. Enfin , quand on commence à se connoître, l'on est comme revenu chez soi ; on sent que l'on n'est pas corps ; on comprend que l'on n'est qu'un membre du corps universel; qu'être membre, est n'avoir de vie, d'être et de mouvement, que par l'esprit du corps et pour le corps; qu'un membre séparé du corps auquel il appartient n'a pkis qu'un être périssant et mourant ; qu'ainsi l'on ne doit s'aimer que pour ce corps , ou plutôt qu'on ne doit aimer que lui, parce qu'en l'aimant, on s'aime soi-même, puisqu'on n'a d'être qu'en lui, par lui et pour lui.

Pour régler l'amour qu'on se doit à soi-même, il faut s'imaginer un corps composé de mera- /■ bres pensants, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devroit s'aimer.

Le corps aime la main; et la main, si elle avoit une volonté , devroit s'aimer de la même

sorte que le corps l'aime. Tout amour qui va au-delà est injuste.

Si les pieds et les maius avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient dans leur ordre, qu'en la soumettant à celle du corps: hors de là , ils sont dans le désordre et dans le malheur; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

Les membres de notre corps ne sentent pas le bonheur de leur union , de leur admirable intelligence , du soin que la nature a d'y influer les esprits, de les faire croître et durer. S'ils étoient capables de le connoître, et qu'ils se servissent de cette connoissance pour retenir en eux-mêmes la nourriture qu'ils reçoivent , sans la laisser passer aux autres membres , ils seroient non-seulement injustes , mais encore misérables 7 et se haïroient plutôt que de s'aimer : leur béatitude', aussi-bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l'âme universelle à qui ils appartiennent , qui les aime mieux qu'ils ne s'aiment eux-mêmes.

Qui adhœret Domino , unus spiritus est. (/ Cor. 6, 17.) On s'aime parce qu'on est membre de Jésus-Christ. On aime Jésus-Christ parce qu'il est le chef du corps dont on est le membre : tout est un , l'un est en l'autre.

La concupiscence et la force sont les sources de toutes nos actions purement humaines : la concupiscence fait les volontaires; la force, les involontaires.

Les platoniciens , et même Épictète et ses sectateurs , croient que Dieu est seul digne d'être aimé et admiré ; et cependant ils ont désiré d'être aimés et admirés des hommes. Ils ne connoissent pas leur corruption. S'ils se sentent portés à l'aimer et à l'adorer, et qu'ils y trouvent leur principale joie, qu'ils s'estiment bons, à la bonne heure. Mais s'ils y sentent de la répugnance ; s'ils n'ont aucune pente qu'à vouloir s'établir dans l'estime des hommes, et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer , je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu, et n'ont pas désiré uniquement que les hommes l'aimassent; ils ont voulu que les hommes s'arrêtassent à eux ; ils ont voulu être l'objet du bonheur volontaire des hommes !

Il est vrai qu'il y a de la peine en s'exerçant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Si nos sens ne s'opposoient pas à la pénitence , et que notre corruption ne s'opposât pas à la pureté de Dieu, il n'y auroit en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu'à proportion que le vice qui nous est naturel résiste à la grâce surna-

turelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il seroit bien injuste d'imputer cette violence à Dieu qui nous attire , au lieu de l'attribuer au monde qui nous retient. C'est comme un enfant que sa mère arrache d'entre les bras des voleurs , et qui doit aimer dans la peine qu'il souffre la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes dans cette vie, est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. Je suis venu apporter la guerre , dit-il ; et pour instruire de cette guerre , je suis venu apporter le fer et le feu. (Matth. 10, 34 Luc. 1 2 , 49) Avant lui , le monde vivoit dans une fausse paix.

Dieu ne regarde que l'intérieur : l'Église ne juge que par l'extérieur. Dieu absout aussitôt qu'il voit la pénitence dans le cœur; l'Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une •Église pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l'impiété extérieure des sages superbes et des Pharisiens : et l'Église fera une assemblée d'hommes dont les taoeurs extérieures soient si pures , qu'elles confondent les mœurs des païens. S'il y a des hypocrites si bien déguisés, qu'elle n'en connoisse pas le venin, elle les souffre ; car encore qu'ils

ne soient pas reçus de Dieu , qu'ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu'ils trompent. Ainsi elle n'est pas déshonorée par leur conduite qui paroi t sainte.

La loi n'a pas détruit la nature; mais elle l'a instruite : la grâce n'a pas détruit la loi; mais elle l'a fait exercer.

On se fait une idole de la vérité même : car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu; elle est son image , et une idole qu'il ne faut point aimer, ni adorer; et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire , qui est le mensonge.

Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point , qui soit plus à craindre que la comédie. C'est J une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour: principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amourpropre, qui forme aussitôt un désir de causeries mêmes effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y

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voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence , qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un , pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que Ton a vus si bien dépeints dans la comédie.

Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les bornes. Et de plus , il y a bien des gens qui voient le vrai , et qui ne peuvent y atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire aux opinions relâchées , et qu'il est ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs licencieuses.

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