LXXVII
J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant Condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis ie bien écrire.
Toute l'Inquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux
hommes. Je ne crains rien ; je n'espère rien : le Port-Royal craint , et c'est une mauvaise politique de les séparer ; car quand ils ne craindront plus, ils se feront plus craindre.
Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation ; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé; c'est de la nécessité de parler.
Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamnédansleciel(u3).
L'Inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité.
(*) On m'a demandé, premièrement, si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales. Je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'étois à les faire , je les ferois encore plus fortes.
Secondement, on m'a demandé pourquoi j'ai dit le nom des auteurs, où j'ai pris toutes ces
(*) Pascal avoit , dans ses Lettres Provinciales , combattu la doctrine des jésuites avec l'arme du ridicule , arme si dangereuse dans des mains habiles. On sait que ces révérends pèrçs firent , quoique inutilement, tous leurs efforts pour nuire à la vogue prodigieuse dont jouirent ces Lettres dès leur publication. Quelques amis même de Pascal cherchèrent, de son vivant , à lui inspirer des alarmer ou des scrupules sur cette immortelle production. Ce paragraphe est le récit fidèle de la réponse qu'il fit dans une conversation qu'il eut à ce sujet un an avant sa mort. (Note de ; l'Éditeur. )
SECONDE PARTIE, ART.- XVII. ^Oî
propositions abominables que j'y ai citées. Je réponds que , si j'étois dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu'il y en eût une empoisonnée , je serois obligé d'avertir tout le monde de ne point aller puiser de l'eau à cette fontaine ; et comme on pourroit croire que c'est une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.
En troisième lieu, on m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable, railleur et divertissant. Je réponds que, si j'avois écrit d'un style dogmatique , il n'y auroit eu que les savants qui les auroient lues ; et ceux-là n'en avoient pas besoin, en sachant, pour le moins , autant que moi là-dessus. Ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde , afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandoient alors, et dont on se laissoit facilement persuader.
Enfin , on m'a demandé si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. Je réponds que non. Certainement il auroit fallu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à lire de très-mau- 'Vais livres : mais j'ai lu deux fois Escobar tout entier; et pour les autres , je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis ; mais je n'en ai pas
employé un seul passage sans l'avoir lu moi- Pensées. 26
même dans le livre cité , et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit , pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse; ce qui auroitété reprochableet injuste.
La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté comme les animaux.
Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue , et toujours un chez moi à la bouche. Ils feroient mieux de dire : Notre livre, notre commentaire , notre histoire , etc. , vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur.
La piété chrétienne anéantit le moi humain, et la civilité humaine le cache et le supprime.
Si j'avois le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serois bienheureux; car je suis merveilleusement persuadé que la pauvreté est un grand moyen pour faire son salut.
J'ai remarqué une chose , que , quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant.
J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ Ta aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas le mal, ni le bien de la plupart des hommes, (essaie d'être toujours véritable , sincère et fidèle i tous les hommes. J'ai une tendresse de cœur )our ceux que Dieu m'a unis plus étroitement, bit que je sois seul , ou à la vue des hommes , ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui loit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. roilà 'quels sont mes sentiments; et je bénis 3us les jours dç ma vie mon Rédempteur, qui ;s a mis en moi, et qui , d'un homme plein de 3i blesse, de midère, de concupiscence, d'orgueil t d'ambition , a fait un homme exempt de tous es maux par la force de la grâce à laquelle tout n est dû, n'ayant de moi que la misère et 'horreur.
La maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là, comme oh devroit tou-
jours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition , sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devroient passer la vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement ? C'est pourquoi i je ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce.
C'est une chose étrange que les hommes aient voulu comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connoître tout ! Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.
La nature a des perfections , pour montrer qu'elle est l'image de Dieu ; et des défauts, pour montrer qu'elle n'en est que l'image.