CIV
/" Dans un état établi en république , comme Venise, ce seroit un très-grand mal de contribuer à y mettre un roi , et à opprimer la liberté .des peuples à qui Dieu l'a donnée. Mais dans J un état où la puissance royale est établie, on ne r pourroit violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège ; parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non - seulement une image, mais une participation de la puissance de Dieu , on ne pourroit s'y opposer sans rév sister manifestement à l'ordre de Dieu.JDe plus, la guerre civile , qui en est une suite , étant uu des plus grands maux qu'on puisse commettre contre la charité du prochain , on ne peut assez exagérer la grandeur de cette faute. Les premiers chrétiens ne nous ont pas appris la révolte, mais la patience, quand les princes ne s'acquittent pas bien de leur devoir.
M. Pascal ajoutoit : J'ai un aussi grand éloigneraient de ce péché que pour assassiner le monde et voler sûr les grands chemins : il ny a rien qui soit plus contraire à mon naturel, et sur quoi je sois moins tenté.
L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon, i°. que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; a°. qu'ils s'y sentent intéressés , en sorte que l'amour-
propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté , et de l'autre^les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts , et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui dpivent nous entendre, et faire essai .sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre , et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit , ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de manque.
L'éloquence est une peinture de la pensée; et ainsi ceux qui, après avoir peint, cijoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait.
L'Écriture sainte n'est pas une science de l'esprit, mais du cœur. Elle n'est intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit. Le voile qui est sur l'Écriture pour les Juifs y est aussi pour les Chrétiens. La charité est non-seulement l'objet de l'Écriture sainte, mais elle en est aussi la porte.
4lO PENSÉES DE PASCAL,
S'il ne falloit rien faire que pour le certain (114)9 on ne devroit rien faire pour la religion ; car elle n'est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain , les voyages sur mer, les batailles! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain ; et il y a plus de certitude à la religion qu'à l'espérance que nous voyions le jour de demain: car il n'est pas certain que nous voyions demain ; mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la religion. Il n'est pas certain qu'elle soit; mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas? Or, quand on travaille pour demain et pour l'incertain, on agitavec raison.
Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle (11 5). La bonté et la malice du monde en général reste la même.
Il faut avoir une pensée de derrière (1 16), et juger du tout par là : en parlant cependant comme le peuple.
La force est la reine du monde , et non pas
l'opinion ; mais l'opinion est celle qui use de la force (*).
Le hasard donne les pensées ; le hasard les ôte ; point d'art pour conserver ni pour acquérir.
Vous voulez que l'Église ne juge ni de Tintérieur, parce que cela n'appartient qu'à Dieu , ni de l'extérieur, parce que Dieu ne s'arrête qu'à l'intérieur; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes,, vous retenez dans l'Église les plus débordés , et ceux qui la déshonorent si fort , que les synagogues des Juifs et les sectes des philosophes les auroient exilés comme indignes, et les auroient abhorrés.
Est fait prêtre maintenant qui veut l'être, comme dans Jéroboam.
La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion ; l'unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie (**).
(*) Je n'ai pu trouver dans les deux manuscrits cette pensée que je copie de l'édition de Gondorcet , et qui présente un sens tout différent de ce qu'on lit I" partie , art. 8 , $. 6 , oii elle est conforme au texte de l'édition de 1779 et auxmanuscrits. K.
(**) Cette même pensée , qui se trouve ci-dessus , §. 10 1
/fia PENSEES DE PASGA.L,
On ne consulte que l'oreille , parce ♦qu'on manque de cœur.
Il faut, en tout dialogue et discours, qu'on puisse dire à ceux qui s'en offensent : De quoi vous plaignez-vous ?
Les enfants qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé sont des enfants ; mais le moyen que ce qui est si foible, étant enfant, soit bien fort étant plus âgé ? on ne fait que changer de foiblesse.
Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas ; que l'âme soit avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme; que le monde soit créé, qu'il ne le soit pas, etc.; que le péché originel soit , ou qu'il ne soit pas (*).
de cet article, telle qu'elle est dans l'édition de 1779, n'y forme qu'un sens assez obscur. Qu'entendre bien par ces mots : « L'unité qui n'est point multitude est tyrannie? » Elle est ici reproduite telle qu'elle se lit dans les deux manuscrits. R.
(*) Dans le manuscrit original , on trouve à la suite de cette pensée les vestiges d'une continuation qui a été déchirée y et qui sans doute en complétoit le sens. R.
Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or , il n'est point parfaitement clair que l'âme soit matérielle (*).
Incrédules, les plus crédules. Ils croient les miracles de Vespasien pour ne pas croire ceux de Moïse.
Sur la philosophie de Descartes.
Il faut dire en gros : Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quelle figure et mouvement, et composer la machine, cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela seroit vrai, nous ^estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine.
(* ) Les premiers éditeurs , trouvant apparemment cette censée d'un sens trop indéterminé, Font refaite , ainsi qu'on la lit art. 17, §. 19, de cette seconde partie, et page 341 3e l'édition de 1779- Mais je me crois obligé de la réimprimer ici telle que Pascal l'a écrite , page 63 du manuscrit original. R.
/, l4 PENSEES DE PASCAL,