‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 140 sur 143 · BOTES · texte numérisé non relu

BOTES

(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui

rioieut comme les autres avec leurs amis.

Cette expression , honnêtes gens , a signifie' , dans l'origine , les hommes qui a voient de la probité. Du temps de Pascal , elle signifient les gens de bonne compagnie ; et maintenant ceux qui ont de la naissance ou de l'argent. G.

Non , monsieur , les honnêtes gens sont ceux à la tète desquels tous êtes. V.

(56) Je mets en fait que , si tous les hommes savoient ce

qn'ils disent les uns des autres , il n'y auroitpas quatre amis

dans le monde.

Dans l'excellente comédie du Plain dealer, l'homme au franc procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit a un personnage : Tu te prétends mon ami ; voyons , comment le prouverois-tu? — Ma bourse est à toi, — Et à la première fille venue. Bagatelle. — Je me battrois pour toi. — Et pour un démenti ; ce n'est pas là un grand sacrifice. — Je dirai du bien de toi à la face de ceux qui te donneront des ridicules. — Oh ! si cela est , tu m'aimes. V.

(57) A mesure qu'on a plus d'esprit , on trouve qu'il y a

plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent

pas de différence entre les hommes.

D y a très-peu d'hommes vraiment originaux ; presque tous se gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et de iVhlmution Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route nouvelle \ mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagnie , chacun a de petites différences dans la démarche , que les vues fines aperçoivent. V.

(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.

En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le goût qui tient lieu de montre ; et celui qui n'en juge que par règles, «a juge mal. V.

(59) II y en a qui masquent toute la nature. II n'y a point

de roi parmi eux 9 mais un auguste monarque ; point de

taris , mais une capitale du royaume.

Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne manquent jtmais de dire : « Cette auguste famille entendit vêpres dimanche, et >le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux dés en haute » personne. On fit l'opération de la fistule à son éminence. » V.

(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage , est de savoir celle qu'il faut mettre la première.

Quelquefois. Mais jamais od n'a commencé ni une histoire', ni une tragédie par la fin , ni aucun travail. Si on ne sait souvent par où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans on sermon , dans tous ces ouvrages de pur appareil , où il faut parier sans rien dire. V.

(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir , qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.

Le plaisir n'est pas la monnoie , mais la denrée pour laquelle 00 donne tant de monnoie qu'on veut. V.

(62) Il (Épie tète) veut que l'homme soit humble.

Si Epictete a voulu que l'homme fût humble , vous ne dévies dtac pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. Y.

(63) Montaigne , né dans un état chrétien , fait profession de la religion catholique.

On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bol chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur première loi est de chercher à nuire ; l'intérêt de leur cause ne marche qu'après. C.

(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes....

Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal pariai d'eux. V.

(65) N'y ayant point de certitude hors la foi , si l'homme est créé par un Dieu bon , ou par un démon méchant....

La foi est une gr,1ce surnaturelle. C'est combattre et vaincre h raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et aveugtt* ment un homme qui ose parler au nom de Dieu , au lieu de recourir soi-mdme à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un philosophe étranger , qui entendit parler de la foi , dit que c'étoit se mentir * soi-même. Ce n'est pas là de la certitude ; c'est de l'anéantissement' Cest le triomphe de la théologie sur la foi blesse humaine. V.

notes. 4;9

6) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres es dont l'un soit double de l'autre.

n'est point le raisonnement , c'est l'expérience et le tâtonnement émontrent cette singularité et tant d'autres. V.

7) Tous se plaignent , princes , sujets , etc.

sais qu'il est doux de se plaindre ; que , de tout temps , on a ; le passé pour injurier le présent ; que chaque peuple a imaginé »e d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de plaisir, ie subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province à Paris j on :roduit dans une très-belle salle où douze ceuts personnes écouune musique délicieuse : après quoi toute cette assemblée se : en petites sociétés qui vont faire un très-bon souper, et après tuper elles ne sont pas absolument mécontentes de la nuit. Je tous les beaux-arts en honneur dans cette ville , et les métiers lus abjects bien récompensés , les infirmités trés*-soulagées , les ents prévenus ; tout le monde y jouit ou espère jouir , ou tra- » pour jouir un jour , et ce dernier partage n'est pas le plus mau- Je dis alors à Pascal : Mon grand homme , êtes- vous fou ? ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs et imes , et nous en avons eu notre bonne part. Mais certainement , ue Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à plaindre. Nous ne les pas non plus si misérables aujourd'hui. ,

Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous renvoie; t Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.

8) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce proposent les stoïciens ?

morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même , quoiqu'elle •le toujours la combattre. Ces philosophes avoient observé que issions violentes , l'enthousiasme , la folie même , non-seulement ent à l'homme la force de supporter la douleur , mais l'y renit souvent insensible ; et comme il est une foule de douleurs que : prudence et nos lumières ne peuvent ni prévenir, ni soulager ; ne la crainte de la douleur est l'instrument avec lequel les tyrans tdent l'homme et le rendent misérable , les stoïciens jugèrent , raison , que l'on ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis ture un remède à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans i âme un enthousiasme durable , qui , s'augmentant en même »s que la douleur , par nos efforts , pour nous roidir contre elle , y rendit presque insensibles j cet enthousiasme avoit contre la ?ur la même force que le délire , et cependant laissoit a l'Ame le

usage de toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien dit : La douleur

48o NOTES.

n'est pdint un mal , et il cessa presque de la sentir. Lie même remède s'applique encore, avec plus de succès, aux maux de l'Ame, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage s'élève si haut , que les opprobres , les injustices , ne peuvent y atteindre. L'amour de Tordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le bonheur du stoïcien consistait dans le sentiment de la force et de la grandeur de son âme ; la foiblesse et le crime étaient donc les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se rapprocher des dieux , en faisant du bien aux hommes , il sayoit mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.

Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs de cette morale , on ne peut se dispenser de reconnottre dans son inventeur un génie profond et une âme sublime. C.

11 est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons ; mais il est bien respectable. V.

(69) Ce désir ( de la vérité et du bonheur ) nous est laissé, tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.

Comment peut-on dire que le désir du bonheur , ce grand présent de Dieu > ce premier ressort du monde moral , n'est qu'un juste supplice ? O éloquence fanatique ! V.

(70) Qu'elle chimère est-ce donc que l'homme ?

Vrai discours de malade. V.

(71) Que ceux qui combattent la religion (*) apprennent au inoins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se vantoit d'avoir une vue claire de Dieu , et de le posséder à découvert et sans voile (**) , ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit , au contraire, que les hommes sont dans les ténèbres (***) et dans l'éloignement de Dieu....

(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent

(*) 11 ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. T. (**) Elle seroit bien hardie. V-

(***) Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi , car je marcht dans les ténèbres. V.

KOTES»4 48l

prendre des routes si différentes , selon qu'il y aura des biens éternels à espérer , ou non , qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la Vue de ce point , qui doit être notre premier objet.

U ne s'agît pas encore ici de la sublimité et de la sainteté* de la religion chrétienne , mais de l'immortalité de l'âme, qui est le fondement de toutes les religions connues , excepté de la juive ; je dis excepté de la juive , parce que ce dogme n'est exprime' dans aucun endroit du Pentateuque , qui est le livre de la loi juive ; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun passage qui désignât ce dogme ; parce que, pour .établir l'existence reconnue de cette opinion si importante , si fondamentale , il ne suffît pas de la supposer , de l'inférer de quelques mots dont on force le sens naturel : mais il faut qu'elle soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire ; parce que , ri la petite nation juive a voit eu quelque connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane , il n'est pas à croire que la secte des Sadduceens, rigides observateurs de la loi , eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la loi juive.

Mais qu'importe en quel temps la doctrine de Pi m mortalité et de la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses , Numa aux Romains , Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la permanence de Tâme ? Pascal veut que tout homme , par sa propre raison , résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il ? Locke , le sage Locke , n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos veines ? Jeschcr a parlé ; il suffît.

Quand il est question de l'âme , il faut combattre Epicure , Lucrèce , Pomponace , et ne pas se laisser subjuguer par une faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques , jusqu'à couvrir d'un capuce une tête «TArchimède. V.

(7 3) La mort nous doit mettre dans un état éternel de

bonheur ou de malheur, ou d'anéantissement.

11 n'y eut ni malheur éternel , ni anéantissement dans les systèmes des Bracmanes , des Egyptiens , et chez plusieurs sectes grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable , ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le the'âtre : « Que devient » Phomme après la mort? Ce qu'il étoit avant de naître. » Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien , contre un Chrétien indifférent qui ne pense point a sa religion , qui s'étourdit sur elle. Mais il

Pensées. 3 1

482 jroTES.

faut parler à tous les hommes , il faut convaincre un Chinois et uu Mexicain , un déiste et un athée. J'entends des déistes et des athées qui raisonnent , et qui par conséquent méritent qu'on raisonne avee eux ; je n'entends pas des petits-maîtres. V.

(74) Comme je ne sais d'où je viens , aussi ne sais-je où je vais ; je sais seulement qu'en sortant de ce monde , je tombe pour jamais , ou dans le néant , ou dans les mains d'un Dieu irrité , sans savoir à laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.

Si vous ne savez ou vous allez, comment savez-vous que vous tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité ? N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les mains d'un Dieu bon et miséricordieux ? Et ne peut-on pas dire de la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit. V.

Ipsa suis pollens opibns , nihil indiça nostri, Nec benè promeritis copieur, neque tangitur ira.

Lucr. lib. a , v. 649.

(75) Un homme dans un cachot , ne sachant si son arrêt est donné , n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné , mais à jouer et à se divertir.

Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la recherche d'une chose qu'on peut connoître , et dont la connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n a aucun moyen d'y parvenir , peut , sans folie , demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille , s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur des hommes de connoissances auxquelles lear esprit ne sauroit atteindre.

Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné , mais sûr de son innocence , et comptant sur l'équité de ses juges , n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son arrêt , ppurroit l'attendre tranquillement , et ne seroit alors que raisonnable et ferme. 11 faut donc commencer par prouver qu'il n'est pa3 impossible que l'homme parvienne a quelque connoissance certaine sur la vie future. G.

ivotes. 483

(76) Ce sont dçs personnes qui ont ouï dire que les belles manières du inonde consistent à faire ainsi l'emporté.

Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal , si le fanatisme janséniste n'a voit pas ensorcelé son imagination. Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pou voient dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Egérie ? les énergumènes d'Egypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis , d'Osiris et d'iïorus ? le sacristain de tous les pays aux honnêtes gens de tous les pays ? V .

(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter de la religion , ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire.

Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments séduisants. V.

(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens , s'ils ne peuvent encore être chrétiens.

D s'agit ici de savoir si l'opiniou de l'immortalité de lMme est vraie , et non pas si elle annonce plus tfesprit. , une âme plus élevée que l'opinion contraire j si elle est plus gaie, ou de meilleur air. Il faut croire cette grande vérité , parce qu'elle est prouvée , et non parce «nie cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de raisonner ne seroit propre qu'à faire" des hypocrites'. D'ailleurs il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur la métaphysique , ou la morale, qu'il faut se confier en lni , ou s'en défier , que d'après son caractère ; et , s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience parott confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin , ni Théodose , ni Mahomet, ni Innocent III , ni Marie d'Angleterre, ni Philippe II, ni Aureng-zeh , ni Jacques Clément, ni Ravaillac , ni Balthazar Gérard , ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique , ni les capucins qui conduisoient les troupes piémon toises au dernier massacre des Vaudois , n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme En général même, ce sont les hommes foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes : et ces mêmes hommes sont naturellemeis t portes à la superstition. C»

(79) Par les lumières naturelles nous sommes incapables de connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.

0 est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché originel par la raison , et qu'il dise qu'on ne peut connoître par la

raison si Dieu est. (Test apparemment la lecture de celte pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée , puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet , nous sommes obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas. <c J'existe , donc quelque chost » existe de toute éternité, » est une proposition évidente : cependant, comprenons-nous l'éternité? C.

(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité

parce que je ne me sentirois pas assez fort. . . .

Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu ! V. (*)

(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit : Il n'y a point de vide , donc il y a un Dieu.

Voilà un plaisant argument : Jamais la Bible n'a dit comme Descartes : Tout est plein , donc il y a un Dieu. V.

(82) Ne parier point que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas.

Il est évidemment faut de dire : Ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas ; car celui qui doute et demande à s'e'claircir, ne parie assurément ni pour , ni contre. D'ailleurs cet article paroîl un peu indécent et pue'ril : cette idée de jeu , de perte et de gain , ne convient point ù la gravité du sujet. De plus , l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du monde , si je crois que vous avez raison Je souhaite alors de tout mon cœur que vous ayez raison ; mais , jusqu'à ce que vous me l'ayez prouvé , je ne puis vous croire. Commencez, pour roi t-on dire à Pascal , par convaincre ma raison : j'ai intérêt, sans doute , qu'il y ait un Dieu ; mais si dans votre système , Dieu n'est venu que pour si peu de personnes , si le petit nombe des élus est si enrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, dites-moi, je voos prie , quel intérêt j'ai à vous croire. Nai-je pas un intérêt visible à être

(*) En employant les expressions mêmes de ces denx savants, ne pour* roît on pas dire : // est étrange que Voltaire et Condorcet se soient œrpn» à ce point sur l'intention de Pascal ? Est-il possible que leur mépr*e n'ait pas été voloutaire, puisqu'un peu d'atteution leur eût fait lire l'articw comme je l'ai présenté dans cette édition. Voyez , an surplus, l'article mè& et ma note. ( L'Éditeur. )

notes. 485

persuadé du contraire ?.De quel front osez-vous me montrer un bonheur infini , auquel , d'un million d'hommes , un seul à peine a iroît d'aspirer ! Si vous voulez me convaincre , prenez-vous-y d'une autre façon , et n'allez pas tantôt me parler de jeux de hasard , de pari , de croix et de pile , et tantôt m'eflrayer par les épines que vous semez sur le chemin que je yeux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne servi roi t qu'à faire des athées , si la voix de toute la nature ae nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces subtilités int de foiblesse. V.

(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes.

Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume {u'on croit qu'il fera jour demain. (Test par une extrême probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous nous attendons à mourir j mais notre raison , sachant que tous les hommes sont morts , nous convainc que nous mourrons aussi. L'éducation , la coutume fait tans doute des musulmans et des chrétiens , comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas croire que nous mourrons , comme elle nous fait croire à Mahomet ou à Paul , selon que nous avons été élevés i Constantinople ou à Rome. Ce sont choses fort différentes. V.

(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de

l'aimer et de le suivre.

Epictète esclave, et Marc-Auréle empereur, parlent continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.

(85) Dieu étant caché , toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché , n'est pas la véritable.

Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché ? On aimeroit mieux qu'il fut manifeste. V.

(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne , etc. Tout cet alinéa et le suivant.

Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit années avant la persécution commencée par Galerius , et qu'ensuite Constan- .cius-le-Pale , et enfin Constantin , la missent sur le trône. V.

(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu four vertu ce que les chrétiens appellent humilité.

Platon la recommande, Epictète encore davantage. V.

(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.

Mais que Ton considère aussi cette suite ridicule de prétendus pro* phètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ , selon ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.

(89) Enfin , que l'on considère la sainteté de cette religion , sa doctrine , qui rend raison de tout , jusqu'aux contrariétés qui se rencontrent dans l'homme , et qu'on

juge, après tout cela, s'il est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule véritable , et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.

Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne , que ce qu'ont dit le» jésuites. 11 Ta dit seulement avec une éloquence plus serrée et nias mille. Port-royalistes et Ignatiens , tous ont prêché les mêmes dogmes: tous ont crié , croyez aux livres juifs dictés par Dieu même , et détestez le judaïsme. Chantez les prières juives que vous n'entendes point, et croyez que le peuple de Dieu a condamne votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par uue troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères juifs qui nYtoient que des. hommes. Croyei, qu'étant mort par le supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus la terre tout péché et tout mal , quoique depuis lui et en son nom la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que jamais.

Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sontrc'unis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même enthousiasme} et en même temps ils se sont fait une guerre mortelle ; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur, jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin détruit l'autre.

Souvenez-vous , sages lecteurs , des temps mille fois plus horribles de ces énergumènes , nommés papistes et calvinistes , qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent par le fer, par h flamme et par le poison pendant deux cents années , pour quelques mots différemment interprétés. Songez que ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe, et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères , tarit d'enfants dans la croisade contre les Albigeois ; que les assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la messe, Ne

tous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent encore en feraient tout autant , s'ils avoient pour apôtres les mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens.

O Pascal ! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur des dogmes, sur des mystères qui ne pou voient produire que des querelles. 11 n'y a pas un article de foi qui n'ait enfante' une guerre civile.

Pascal a été géomètre et éloquent ; la réunion de ces deux grands mérites étoit alors bien rare : mais il n'y joignoit pas la vraie philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que j'avance hardiment. 11 vient enfin un temps de dire la vérité. V.

(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.

Cette manière de raisonner parott fausse et dangereuse ; car la fable de Prométhée et de Pandore , les Androgynes de Platon , les dogmes des anciens Egyptiens , ceux de Zoroastrc , rendroient aussi bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne n'en demeurera pas moins vraie , quand même on n'en tireroit pas ces conclusions ingénieuses , qui ne peuvent servir qu'à faire briller l'esprit. U est nécessaire, pour qu'une religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues ; elle n'est pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que l'astronomie. V.

(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?

Les philosophes n'ont point enseigné de religion : ce n'est pas leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit inspiré de Dieu ; car dès lors il eût cessé d'être philosophe , et il eût fait le prophète. H ne s'agit pas de savoir si Jésus-Christ doit remporter sur Aristote $ il s'agit de prouver que la religion de Jésus- Christ est la véritable , et que celles de Mahomet , de Zoroastre , do Confucius, d'Hermès, et toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas ▼rai que les philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est en nous. Lisez Platon , Marc-Aurèle , Épie tète ; ils veulent qu'on aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes émanés. Y.

(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait

mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption.

Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman théologique de la chute de l'homme , ou plutôt des anges : et cette eosmo-*

gonie, aussi ingénieuse que fabuleuse , a été la source de toutes lw fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages de l'occident, polices si tard , et après tant de révolutions et après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de l'orient ont copié les anciens bracmanes , avant qu'une de ces mauvaises copies , j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit parvenue jusqu'à nous. V.

(93) Si Phomme n'avoit jamais été corrompu , il jouiroit de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été que corrompu , il n'auroit aucune idée ni de la vérité , ni de la béatitude.

Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des lumières des bommes , que nous sommes tombés ; mais rien n'est moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si Dieu ne pou voit pas , sans déroger à sa justice , créer l'bomme tel qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait du Créateur ? Qui vous a dit que Pieu vous en de voit davantage ? Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissanc.es et plus de bonheur ? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné , si ignorant , si peu heureux ; que ne vous étonnez-vons qu'il ne l'ait pas fait plus borné , plus ignorant , plus malheureux ? Vous vous plaignez d'une vie courte et si infortunée j remerciez Dieu de ce qu'elle n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc ! selon vous , pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes accusassent la Providence , hors les métaphysiciens qui raisonnent sur le péché originel. V.

(94) Cette duplicité de l'homme est si visible , qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes.

Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature, et l'homme n'est point un sujet simple ; il est composé d'un nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un peu altéré , il est nécessaire qu'il change toutes les impressions du cerveau , et que l'animal ait de nouvelles pensées et de nouvelles volontés. U est très-vrai que nous sommes, tantôt abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption} et cela doit i*tre, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on égorge lentement et avec adresse , pour en faire une dissection , eprou-

vent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous ; et les différences qui sont en noils sont si peu contradictoires, qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous qui ont dit que nous avions deux âmes pou voient , par la même raison , nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de la même chose , et doit nécessairement les avoir, selon que cet objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique ; j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est double ; que la poule , qui a tant soin de ses petits , et qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnottre , est double ; que la glace , qui représente des objets différents , est double ; que l'arbre , qui est tantôt chargé , tantôt dépouillé de feuilles, est double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens ; mais tout le reste de la nature l'est aussi : et il n'y a pas plus de contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.

(95) Je vois des multitudes de religions mais elles

n'ont ni morale qui me puisse plaire , ni preuves capables de m'arrêter.

La morale est partout la même , chez l'empereur Marc-Aurèle , chez l'empereur Julien, chez l'esclave Épie tète , que vous-même admirez dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez Tempereur de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.

(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.

Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des hommes ! Grand Dieu ! un reste d'Arabes voleurs , sanguinaires , superstitieux et usuriers , seroit le dépositaire de tes secrets ! Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sn^es Chinois , que les bracmanes qui ont enseigné la terre , que les Égyptiens qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments ! Cette chétive nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques fables ridicules et atroces , quelques contes absurdes infiniment au-dessous des fables indiennes et persanes ! Et c'est cette horde d'usuriers fanatiques qui vous en impose , ô Pascal ! et vous donnez la torture à votre esprit , vous falsifiez l'histoire , et vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce <rae ses livres ont dit ! vous lui imputez tout le contraire de ce qu'il a fait ! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison •opérieure. V.

490 IfOTES.

(97) Ce peuple (les Juifs) , quoique si étrangement abondant, est sorti d'un seul homme.

Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe pas ( aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.

(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la cpnnoissance des hommes.

Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Egyp.Tens , aux Chaldéens, aux Perses , leurs maîtres ; aux Indiens , inventeurs de la théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités impertinentes sont aussi méprisables que communes : mais un peuple ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des villes et des temples plus de vingt siècles avant lui ?

(99) La loi ( des Juifs ) est tout ensemble la plus ancienne loi du monde , etc.

Il est très- faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne, puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuraient en Egypte, le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois , selon lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux que le nom de loi n'ait été connu qu'après Homère j il parle des lois de Minos dans ï Odyssée. Le mot de loi est dans Hésiode ; et quand le nom de loi ne se trouverait ni dans Hésiode , ni dans Homère , cela ne prouverait rien. Il y avoit d'anciens royaumes, des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des Chinois sont bien antérieures à Moïse.

Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris des luis des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de leurs républiques 5 car, alors ils ne pouvoient connoîlre les Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur ; car alors ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre. Voyez comme Cicéron les traite , en parlant de la prise de Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. Y.

(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde , ni sa racine dans la nature. .

Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa grossièreté» qui l'ont perdu j mais que c'est la colère de Dieu qui le punit : il pense , avec satisfaction, qu'il a fallu des miracles pour l'abattre, et

11e sa nation est toujours la bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un •indicateur monte en chaire , et dise aux François : k Vous êtes des misérables qui n'ayez ni cœur , ni conduite ; vous avez été battus à Hochstet et à Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous dé- ' -fendre », il se fera lapider. Mais s'il dit : ce Vous êtes des catholiques chéris de Dieu ; vos péchés infâmes a voient irrité l'Éternel , • qui vous livra aux hérétiques à Hochstet et à Ram illies $ et quand

< vous êtes revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à

< Denain » , ces paroles le feront aimer de l'auditoire. V.

(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Heu a pourvu d'un historien contemporain.

Contemporain : ah ! V.

( 1 02) Si Moïse eût débité des fables , il n'y eût point eu le Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture.

Oui , s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert , pour deux •u trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothèques. Mais si [uelques lévites a voient e*crit ces fables plusieurs siècles après Moïse , somme cela est vraisemblable et vrai !....

De plus , y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité ces ables?V.

(io3) Au temps où il écrivoit ces choses , la mémoire en levoit encore être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.

Les Égyptiens , Syriens , Chaldéens , Indiens , n'ont-ils pas donné les siecles.de vie à leurs héros, avant que la petite horde juive , leur imitatrice, existât sur la terre? V.

(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture , qui connoît mieux que nous les choses qui sont de Dieu , en parle.

Et qu'est-ce donc que le Cœli enarrant gioriam Dei ? V.

(io5) Lorsc^ke j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs , etc. » et tout le reste de ce long paragraphe,

La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets physiques extraordinaires ; des fripons les firent passer pour des miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et des sots crurent Joe la fièvre étoit plus forte , parce que la lune étoit pleine. Un malade, gui devoit guérir, se trouva mieux le lendemain qu'il eut mangé des

écrevisses j et on conclut que les écrevisses purifîoient le sang, parce

qu'elles sont rouges ëtant cuites.

Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences a la lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable arec le flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans peine le premier charlatan ; personne n'a vu de loups garoux ni de sorciers , et beaucoup y ont cru ; personue n'a vu de transmutation de métaux , et plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale ; les Romains , les Grecs , les païens , ne croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que parce qu'ils en avoient vu de véritables ? V.

(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît ; mais cela leur nuit.

Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme des jésuites ! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion 5 que , s'ils h prou voient, ils ne tiendroient point parole; que leur religion est une sottise ; que , si elle est vraie , c'est parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités ! V.

(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion , il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.

Ne voyez-vous pas , ô Pascal ! que vous êtes un homme de parti qui cherchez à faire des recrues ? V.

(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne , il n'y a pas grand'chose à perdre : mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse !

Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, qsjix d'isis, en assoient autant. Lemuphti, le grand-lama, en disent autant. 11 faut donc examiner les pièces du procès. V.

(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand on le fait par un faux principe de conscience.

Les crimes , regardés comme tels , font beaucoup moins de mal à l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet tans

remords , parce que l'habitude , ou une fausse conscience , nous les lait regarder comme indifférentes , ou même comme vertueuses.

i°. Combien , depuis Constantin , n'y a-t-il pas eu de princes qui ont cru servir la Divinité en tourmentant , de supplices cruels, ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente !

Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui osoient dire leur avis sur ces grands objets , qui intéressent tous les hommes , et dont chaque homme semble avoir le droit de décider pour luimême!

Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur croyance , et forcé des pères de choisir entre le parjure , et l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une existence précaire ! Et ces lois subsistent ! Et les souverains ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince qui les ordonne , qui en permet l'exécution , ou qui tarde de les détruire !

9°. En ordonnant la guerre , qui n'est pas nécessaire pour la sûreté de son peuple , un prince se rend responsable de tous les maux qu'elle «ntratne , et il est coupable d'autant de meurtres que la guerre fuit de "victimes. Combien cependant de guerres inutiles sont regardées comme justes , et entreprises sans remords , sur de frivoles motifs <Tintérêt politique ou de dignité nationale !

3°. C'est un usage reçu en Europe , qu'un gentilhomme vende , à une querelle étrangère , le sang qui appartient à sa patrie ; qu'il s'engage a assassiner , en bataille rangée , qui il plaira au prince qui le soudoie ; et ce métier est regardé comme honorabl .

4°* Tout juge qui décerne une peine de mort , sans y être condamne par une loi expresse , est un assassin. Ni une loi vague , qui permettroit de prononcer même la mort , suivant l'échéance des cas , ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent le justifier : car la permission de tuer un homme n'en donne pas le droit : et c'est mal se justifier d'un meurtre , que de dire qu'on est dans l'habitude d'en commettre.

Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne blesse aucune des lois de la nature ; pour une action ou indifférente , on blâmable , mais qui n'est un crime qu'aux yeux des préjugés ; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable de meurtre. La loi l'oblige , dit-il , de prononcer ainsi : mais la loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de président a mortier qu'a la qualité d'homme. Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg , de Dolot , de Morin, de Petit d'Herbe , des bergers de Brie, de Moriceau , de La Chaux , de Lalli , de La Barre , etc. , ont été fidèles à ces règles ,

494 notes.

dictées par la nature et la raison , qui sont plus- anciennes et plui sacrées que les registres olim,

5°. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la violence , pour les exposer en vente dans des marchés publics , comme des bêtes de somme ; s'accoutumer à ne mettre aucune différence entre eux et les animaux ; les contraindre au travail, à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent , mais pour qu'ils rapportent ; les abandonner dans la vieillesse ou dans la maladie , lorsque Ton n'espère plus de regaguer par leur travail ce qu'il en coûterait pour le< soigner; ne leur permettre d'être pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes misères , devenus comme eux la propriété de leur maître , qui peut les leur arracher et les vendre ; que pour voir leurs femmes et leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres hommes ; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient blancs j mais ils sont noirs , et cela change toutes nos idées. Le trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes ; il n'a avec eoi aucune relation morale ; ils ne sont pour lui qu'un objet de profit : s'il les plaint , s'il évite de leur faire souffrir des maux, inutiles , son insolente pitié est celle que nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que , revenu en Europe , il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes , et placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit : en vain les lois , en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut rendre légitime , parce qu'il viole les droits de la nature ; en vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des maîtres ; leur ingénieuse barbarie élude tontes les lois. Le colon , renfermé dans sa plantation; seul avec quelques satellites, au milieu de ses noirs , est sûr de n'avoir que des témoins dont la loi rejette le témoignage. Là , juge à la fois et partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le noir qu'il croit coupable est déchiré , tenaillé , jeté vivant dans des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, tremblant d'être traités comme complices , n'osent même montrer une stérile pitié.

La jeune Américaine assiste à ces supplices ; elle y préside quelquefois ; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans frémir les hurlements des malheureux ; on semble craindre qu'un jour M pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux.

Ces crimes sont publics , la loi les tolère , l'opinion ne les flétrit pas. On ose même en faire l'apologie ; sans cela , dit-on , nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien , si on ne peut en avoir qu'à force de crime?, il faut savoir se passer de sucre , il faut renoncer à une denrée souiflt* du sang de nos frères. Mais qui a dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à <* prix? Quelles tentatives a-t-on faites pour s'en procurer autrement?

NOTES. /j93

Quoi ! c'est sur la foi d'un préjuge qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a autorisé cette horrible violation des droits de la nature , et qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin, en faveur de l'humanité , des cris que les gens en place n'ont point entendus , et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.

Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La terre 86 plaît à être cultivée par des mains libres; et combien de malheureux en Europe qui fatiguent en vain ui. sol stérile et épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et nouvelle ! Alors , à ce petit nombre de colons corrompus et barbares , qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or, parce qu'en Europe la considération ■'achète avec de l'or , nous verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et honnêtes , qui , regardant les colonies comme leur patrie, sauroient combattre pour les défendre.

Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont vendu au peuple, à bas prix , une denrée nécessaire, des filles qui ont mieux aime' risquer leur vie que d'avouer leur honte ; de tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribuerait des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdraient, avec 1ns motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-re qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourraient pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres qu'ils cultivent comme esclaves ? ils peupleraient alors , et l'on ne serait pas obligé , chaque année , d'aller chercher en Afrique de nouvelles victimes.

Et qu'on ue dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le gouvernement violerait la propriété des colons. Comment l'usage , ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté, sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au colon sa propriété; on l'empêrhcroit de faire un crime, et l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donne le droit de le commettre.

On dit que les nègres vgont paresseux : veut-on qu'ils trouvent du plaisir à travailler pour leurs tyrans? Us sont bas, fourbes, traîtres, sans mœurs : eh bien, ils ont tous les vices des esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les libres : et plus près que Tous de la nature, ils vaudront beaucoup mieux que vous.

Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie de l'Europe? L'exécution de ce projet serait plus aisée. Le sort des nègres

Pensées. *

deviendrait plus supportable ; et cet ordre politique une fois bien établi , seroit aisément remplacé par une liberté entière $ il y auroit servi de degré , il adoucirait ce passage de la servitude a la liberté , qui , sans cela , seroit peut-être trop brusque.

Sait-on si la Sardaigne , et surtout la Sicile, ne sont pas propres à la culture des cannes à sucre , et ne suffiraient point pour l'approvisionnement de l'Europe ?

Et si , au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à Tendre leurs frères , nous leur avions appris à cultiver leur sol j si, au lieu de leur apporter nos liqueurs fortes , nos maladies et nos vices , nous leur avions porté nos lumières , nos arts et notre industrie , croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies ! Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à la misère une des quatre parties du monde ? Et quand même il n'y auroit pas à gagner pour tout les peuples dans un tel changement, les nations ne devroient-elles pu se lasser de suivre , dans leur conduite , une morale dont le particulier le plus vil rougirait d'adopter les principes ?

6°. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de ravager un champ cultive*. Au dommage fait au propriétaire se joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance dea hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le droit de faire manger par de* bêtes fauves le blé que le paysan a semé ; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit envoyé aux galères, seroit puni de mort ; car on a vu des princes faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces marnes pays, il y a plus d'hommes employés à veiller a la sûreté du gibier qu'à celle des hommes j souvent il arrive que , pour défendre des lièvres , les gardes tirent sur les paysans ; et comme tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un garde-chasse ait déclaré que les œufs de perdrix n'ont plus rien à craindre , et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a longtemps que ces lois subsistent ; il est évident qu'elles sont un attentat contre la propriété , une insulte aux malheureux , qui meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule sur cet objet.

7°. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen, destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt de tout

impôt ; mais , au contraire le crédit des riches a fait retomber ce fardeau sur les pauvres , dans presque tous les pays où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être regardée comme un rentable vol , et comme un vol fait aux pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage , qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il reçoit pour salaire , ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit pas ; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son temps et de ses forces ; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui être permis de jouir d'un superflu sans travail , tandis tjue d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail opiniâtre. Il faut donc , pour avoir droit à une part sur le trésor public , que cette part soit employée , par celui qui la reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité naturelle n'avoit pas été étouffe par l'habitude , si l'opinion flétrissoit celui qui s'en écarte , alors les impôts cesseraient d'être un fardeau pénible , le peuple respireroit , le prix de son travail lai appartiendrait tout entier; et l'on ne verrait plus les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du peuple. . 8°. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor public , pour satisfaire ou ses fantaisies , ou son orgueil ; ce trésor n'est pas à loi , il est au peuple. Une partie du superflu du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une nation des peines du gouverarment ; mais cet emploi du tribut devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue d'un prince uniquement occupé du bonheur de set peuples, menant une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil , sans courtisans , que quelques sages livrés aux mêmes soins que loi j j'ignore si un tel prince n'offrirait point un spectacle plus attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus brillante , ex par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui la paye ; mais dn moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devrait être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne Fa connue $ et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs discours, l'ont oubliée dans leur conduite.

9*. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher les secrets qu'ils n'ont pas confiés , ne peut être regardé que comme une violation ouverte de la foi publique. 11 est clair encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir un aliment a la

Pensées*. 32

curiosité du prince, ou aux petites passions des ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne peut se connoître par cette Toie , parce que cet espionnage est public ,• et que , si Ton confie encore quelquefois à la poste des reflexions ou des épigrammes , on n'y livre ni ses projets , ni ses complots. Les espions répandus dans les maisons particulières sont un autre ressort de la police moderne , aussi infâme et aussi inutile. On raconte qu'un ministre de Charles Ier d'Angleterre , Falkland , dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens , que jamais il n'intercepta une lettre , que jamais il n'employa un espion : mais , malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple est unique jusqu'ici , et l'usage contraire , proscrit par la raison , par l'équité , par l'honneur , subsiste presque partout 5 on l'exerce sans remords , et même sans honte. L'opinion flétrit , a la vérité , les espions subalternes ; mais elle s'arrête là , et elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient , et qui , calomniant la nation auprès du prince , osent lui faire accroire que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires.

J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur h prospérité publique : et je ne les ai choisies que dans nos mœurs. J'aurais pu étendre cette liste ; et si j'avois parcouru l'histoire de toutes les nations , si j'avois voulu m'arrêter sur les actions particulières, cette liste auroit été immense.

Cela prouve, selon moi , que , pour donner aux hommes une morale bien sûre et bien utile , il faut leur inspirer une horreur pour ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables ; former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit le premier de tons leurs plaisirs ; que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer , dans ceux que l'enthousiasme des passions peut égarer , un enthousiasme pour la vertu , capable de les défendre^ Alors qu'on laisse à leur raison le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste , et que leur conscience ne se repose pas sur aa certain nombre de maximes de morale , adoptées dans le pays on ib naissent ; ou sur un code dont une classe d'hommes , jalouse de régner sur les esprits , se soit réservé l'interprétation. C.

On voit bien , dans cette terrible note , que le louant est pins féri* tablement philosophe que le loué : cet éditeur écrit comme le secrétaire de Marc-Aurèle , et Pascal comme le secrétaire de Port-RoyaL L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour elles- mêmes , l'autre par esprit de parti. L'un est homme , et veut rendre la nature humaine honorable ; l'autre est chrétien , parce qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et embouchent la trompette; Fauteur des notes pour agrandir notre espèce , et Pascal pour l'anéantir-

Pascal a peur , et il se sert de toute la force de son esprit pour inspirer

sa peur. L'autre s'abandonne à son courage , et le communique. Que

puis-je conclure ? Que Pascal se portoit mal , et que l'autre se porte

bien.

Bonne on mauvaise santé

Fait notre philosophie. Y.

(1 10) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se

font égorger.

La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins qui meurent pour soutenir leur déposition , comme ont fait tant de fanatiques ; mais encore si ces témoins sont effectivement morts pour cela , si on a conservé leurs dépositions , s'ils ont habité les pays où on dit qu'ils sont morts ; pourquoi Josèphe , né dans le temps de la mort du Christ , Josèphe , ennemi d'Hérode , Josèphe , peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout cela ? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V.

(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi:

cela est contre tout ordre.

Cela est selon tout ordre ; il est aussi impossible qu'une société puisse se former et subsister sans amour-propre , qu'il seroit impossible de faire des enfants sans concupiscence , de songer à se nourrir •ans appétit. Cest l'amour de nous-mêmes qui assiste l'amour des antres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles.au genre humain : c'est le fondement de tout commerce; c'est l'éternel tien des hommes ; sans lui, il n'y auroit pas eu un art inventé, ni une société de dix personnes formée. Cest cet amour-propre que chaque animal a reçu de la nature , qui nous avertit de respecter celui des antres. La loi dirige cet amour-propre, et la religion le perfectionne. H est bien vrai que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au bien d'autrui. Dans ce cas , les marchands auroient été anx Indes par charité , le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir a son prochain , etc. Mais Dieu a établi les choses autrement : n'accusons point l'instinct qu'il nous donne , et faisons-en l'usage qu'il commande. V.

(1 12) Paragraphe hXXVH,

On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose peut jnrtifirir Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes , c'est assurément m paragraphe. V.

(11 3) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que \ ~, j'y condamne est condamné dans le ciel.

pl Hélas ! le ciel > composé d'étoiles et de planètes , dont notre globe

5oO NOTES.

est une partie imperceptible , ne s'est jamais mêlé des querelles d* Araauld avec la Sorbonne , et de Jansénius avec Molina. V.

(n4) S'il ne falloit rien faire que pour le certain , etc.

Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que votre religion est certaine , et maintenant vouf nous assurez qu'elle n'est pas certaine ; et après vous être si étrangement contredit , vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut avancer « qu'il soit » possible que la religion chrétienne soit fausse. » Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il est possible' qu'elle soit faussé , puisque vous avez déclaré qu'elle est incertaine. Y.

(n5) Les inventions des hommes, etc.

Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en crimes , et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité publique a eu cet objet en vue , et a dit des choses bien vraies et bien utiles. V.

(i 16) Il faut avoir une pensée de derrière , etc.

Sur un autre papier , Pascal avoit écrit : J'aurai aussi mes pensées de derrière la tête. C

L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garderie silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld l'anroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les papiers d'un jésuite ? V.

Abaissement de l'homme dans la religion , ne le rend pas incapable

du bien. Page a55.

ÀBELet Caïn. 34i* Abjection de l'homme. a56.

Abraham : promesses que Dieu lui fit. a35.

— Pourquoi Dieu fit naître de lui le peuple Juif. 369.

— Fausses idées des Juifs sur ce patriarche. Ibid. Absurdités où se jette l'esprit de l'homme. 4<>7-

Académiciens anciens , stoïciens , épicuriens , dogmatistes : origine de leurs écarts. a53.

Acceptation que Dieu fait du sacrifice , couronne l'oblation de l'hostie. 4,8-

— Est plutôt une action de Dieu vers la créature $ que de la créature ▼ers Dieu. Ibid.

Page 1