PREMIÈRE PARTIE, ART. IX. l
car autrement ce n'est pas monter , c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité , mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais peutêtre que ce n'est qu'un soudain mouvement de lame de l'un à l'autre de ces extrêmes , et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu que l'on tourne. Mais au moins cela marque l'agilité de l'âme , si cela n'en marque l'étendue.
Si notre condition étoit véritablement heureuse, il ne faudroit pas nous divertir d'y penser.
Peu de chose nous console, parce que peu de chose nous afflige.
Pavois passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites ; mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en avoit dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas proprés, et que je m'égarois plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant; et je leur ai pardonné de ne point s'y appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme , puisque c'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. 11 y en a encore moins qui l'étudient que la géométrie.
< î4Ô PENSÉES DE PASCAL,
Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Qui s'arrête , fait remarquer l'emportement des autres comme un point fixe.
Les philosophes se croient bien fins , d'avoir renfermé toute leur morale sous certaines divisions. Mais pourquoi les diviser en quatre plutôt qu'en six ? Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix (5o) ? Pourquoi la renfermer en obstiné et sustine plutôt qu'en autre chose? Mais voilà, direz- vous, tout renfermé en un seul mot. Oui ; mais cela est inutile , si on ne l'explique; et dès qu'on vient à l'expliquer, et qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres , ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter : et ainsi , quand ils sont tous renfermés en un , ils y sont cachés et inutiles; et lorsqu'on veut les développer, ilsreparoissent dans leur confusion naturelle. La nature les a tous établis chacun en soi-même ; et quoiqu'on puisse les enfermer l'un dans l'autre, ils subsistent indépendamment l'un de l'autre. Ainsi toutes ces divisions et' ces mots n'ont guère d'autre utilité que d'aider la mémoire, et de servir d'adresse pour trouver ce qu'ils renferment.