PREMIÈRE PARTIE, ART. IX. l5l
point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même dans les passions , il y a du plaisir à en voir deux contraires se heurter ; mais quand Tune est maîtresse , ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses , mais la recherche des choses. Ainsi dans la comédie, les scènes contentes sans crainte ne valent rien , ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutales.
On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens , et on leur apprend tout le reste ; et cependant ils ne se piquent de rien tant que de cela. Ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point.
Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes , comme il arrive à tout le monde de faillir , mais par ses propres maximes , et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par foiblesse , c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à dessein , c'est ce qui n'est pas supportable , et d'en dire de telles que celles-là.
Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence ; au contraire , on est bien aise
l5a PENSEES DE PASCAL,
de pouvoir se rendre ce témoignage d'humanité , et de s'attirer la réputation de tendresse sans qu'il en coûte rien : ainsi ce n'est pas grand'chose.
Qui auroit eu l'amitié du roi d'Angleterre, du roi de Pologne et de la reine de Suède , auroit-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde (*)?
Les choses ont diverses qualités , et l'âme diverses inclinations; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme , et l'âme ne s'offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même chose.
Il y a diverses classes de forts , de beaux , de bons esprits et de pieux , dont chacun doit régner chez soi , non ailleurs. Ils se rencontrent quelquefois ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l'un de l'autre; car
(*) Pascal veut parler ici de trois révolutions arrivées de son temps : la cruelle catastrophe de Charles Ier, roi d'Angleterre, en 1649; ^a retraite de Jean Casimir, roi de Pologne , dans la Silésie , en i655 j et l'abdication de Christine, reine de Suède, en i654- Il ne faut pas confondre cette première retraite de Casimir avec la seconde , qui n'arriva qu'après son abdication , en 1668 : alors Pascal étoit mortv