Première partie, art. ix
La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.
Qu'une chose aussi visible qu'est la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs , cela est admirable !
Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et sans la pensée de l'avenir? Mais ôtez-leur leurs divertissements, vous les voyez sécher d'ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connoître : car c'est être bien malheureux que d'être dans une tristesse insupportable aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être pas diverti.
Chaque chose est vraie en partie , et fausse en partie. La vérité essentielle n'est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l'anéantit. Rien n'est vrai, en l'entendant du pur vrai. On dira que l'homicide est mauvais : oui ; car nous connoissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon ? La chasteté ? Je dis que non : car le monde finiroit. Le mariage ? Non : la continence vaut mieux. De.
lGo PENSÉES DE PASCAl,
ne point tuer ? Non ; car les désordres seroient horribles , et les méchants tueroient tous les bons. De tuer ? Non ; car cela détruit la nature. Nous n'avons ni vrai, ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux.
Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu'on appelle bien ; et souvent on fait passer à cette marque le
mal particulier pour bien Il faut même une
grandeur d'âme extraordinaire pour y arriver comme au bien.
Les cordes qui attachent les respects des uns envers les autres , sont , en général , des cordes de nécessité. Car il faut. qu'il y ait différents degrés : tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas , mais quelques-uns le pouvant. Mais les cordes qui attachent le respect à tel et tel en particulier, sont des cordes d'imagination.
Nous sommes si malheureux, que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu'à condition de nous fâcher si elle nous réussit mal, ce que mille choses peuvent faire , et font à toute heure. Qui auroit trouvé le secret de se réjouir du bien sans être touché du mal contraire , auroit trouvé le point.
.PREMIÈRE PARTIE. ART. X. l6l