‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 88 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE, ART. X. l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. X. l

ni de se faire violence. Il n'est question que d'avoir bonne vue; mais il faut l'avoir bonne, car les principes en sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes , et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus!

Tous les géomètres seroient donc fins s'ils avoient la vue bonne ; car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu'ils connoissent; et les esprits fins seroient géomètres, s'ils pouvoient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.

Ce qui fait donc que certains esprits fins ne

sont pas géomètres, c'est qu'ils ne peuvent du

tout se tourner vers les principes de géométrie :

mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas

fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant

eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets

et grossiers de géométrie , et à ne raisonner

qu'après avoir bien vu et manié leurs principes,

ils se perdent dans les choses de finesse , où les

principes ne se laissent pas ainsi manier. On

les voit à peine : on les sent plutôt qu'on ne

les voit : on a des peines infinies à les faire sentir

k ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce

sont choses tellement délicates et si nombreuses,

qu'il faut un sens bien délié et bien net pour

les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les

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démontrer par ordre comme en géométrie , parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce seroît une chose infinie de l'entreprendre. 11 faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et *non par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins , et que les esprits fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions, et ensuite par les principes; ce qui n'est pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse; mais il le fait tacitement, naturellement, sans art; car l'expression en passe tous les hommes, et le sentiment n'en appartient qu'à peu.

Et lès esprits fins, au contraire, ayant accoutumé déjuger d'une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où, pour entrer, il faut passer par des définitions et des principes stériles , et qu'ils n'ont pas accoutumé de voir ainsi en détail , qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres.

Les géomètres, qui ne sont que géomètres, ont donc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions et par principes : autrement ils sont faux et insupportables ; car ils ne sont droits que sur les prin-

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