‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 101 sur 164 · SUR LE RESPECT · texte numérisé non relu

SUR LE RESPECT

anges la voient, et ils l'adorent- les démons la haïssent, mais ils ne la méprisent pas, puisqu'ils tremblent sous sa puissance. C'est nous seuls , ô mortels , qui la méprisons , lorsque nous l'écoutons froidement, et comme une chose indifférente que nous voulons bien avoir dans l'esprit , mais à laquelle il ne nous plaît pas de donner aucune place dans notre vie. Et ce qui rend notre audace plus inexcusable , c'est que cette vérité éternelle n'a pas fait comme le soleil, qui, demeurant toujours dans sa sphère , se contente d'envoyer ses rayons aux hommes : elle , dont le ciel est le lieu natal , a voulu aussi naître sur la terre : Veritas de terra orta est'. Elle n'a pas envoyé de loin ses lumières , elle-même est venue nous les apporter, et les hommes toujours obstinés ont fermé les yeux ; ils ont haï sa clarté à cause que leurs œuvres étaient mauvaises , et ont contraint le Fils de Dieu de leur faire aujourd'hui ce juste reproche : Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi ? >< Si je vous dis la vérité, pourquoi « refusez- vous de me croire? >> Puisqu'il nous ordonne , messieurs , de vous faire aujourd'hui ses plaintes , touchant cette haine de la vérité ; qu'il nous accorde aussi son secours pour plaider fortement sa cause la plus juste qui fut jamais. C'est ce que nous lui demandons par les prières de la sainte Vierge. Ave, etc.

La vérité est une reine qui a dans le ciel son trône éternel , et le siège de son empire dans le sein de Dieu ; il n'y a rien de plus noble que son domaine , puisque tout ce qui est capable d'entendre en relève, et qu'elle doit régner sur la raison même , qui a été destinée pour régir et gouverner toutes choses. Il pourrait sembler, chrétiens , qu'une reine si adorable ne pourrait perdre son autorité que par l'ignorance : mais comme le Fils de Dieu nous le reproche , qu3 la malice des hommes lui refuse son obéissance, lors même qu'elle leur est le mieux annoncée ; c'est véritablement ce qui m'étonne , et je prétends aujourd'hui rechercher la cause d'un dérèglement si étrange. Il est bien aisé de comprendre que c'est une haine secrète que nous avons pour la vérité , qui nous fait secouer le joug d'une puissance si légitime. Mais d'où nous vient cette haine , et quels en sont les motifs ? c'est ce qui mérite une grande considération , et ce que je tâcherai de vous expliquer par les principes, suivant la doctrine de saint Thomas , qui traite expressément cette question =•.

Pour cela il faut entendre , avant toutes choses , que le principe de la haine , c'est la contra-

riété et la répugnance ; et en ce regard , chrétiens , il ne tombe pas sous le sens qu'on puisse haïr la vérité prise en elle-même et dans cette idée générale ; « parce que , dit très-bien le grand « saint Thomas , ce qui est vague de cette sorte « et universel ne répugne jamais à personne , et « ne peut être par conséquent un objet de haine. » Ainsi les hommes ne sont pas capables d'avoir de l'aversion pour la vérité ; sinon autant qu'ils la considèrent dans quelque sujet particulier où elle combat leurs inclinations , où elle contredit leurs sentiments : et en cette vue , chrétiens , il me sera facile de vous convaincre que nous pouvons haïr la vérité en trois sortes , par rapport à trois sujets où elle se trouve , et dans lesquels elle contrarie nos mauvais désirs. Car nous la pouvons regarder, ou en tant qu'elle réside en Dieu , ou en tant qu'elle nous paraît dans les autres hommes , ou en tant que nous la sentons eu nous-mêmes : et il est certain qu'en ces trois états toujours elle contrarie les mauvais désirs , et toujours elle donne aussi un sujet de haine aux hommes déréglés et mal vivants.

Et en effet , âmes saintes , ces lois immuables de la vérité , sur lesquelles notre conduite doit être réglée , soit que nous les regardions en leur source, c'est-à-dire, en Dieu, soit qu'elles nous soient montrées dans les autres hommes, soit que nous les écoutions parler en nous-mêmes , crient toujours contre les pécheurs, quoi qu'en des manières différentes. En Dieu qui est le juge suprême, elles les condamnent; dans les hommes qui sont des témoins présents , elle les reprennent et les convainquent ; en eux-mêmes et dans le secret de leur conscience , elles les troublent et les inquiètent : et c'est pourquoi partout elles leur déplaisent. Car ni l'orgueil de l'esprit" humain ne peut permettre qu'on le condamne , ni l'opiniâtreté des pécheurs ne peut souffrir qu'on la convainque ; et l'amour aveugle qu'ils ont pour leurs vices peut encore moins consentir qu'on l'inquiète. C'est pourquoi ils haïssent la vérité ; d'où vous pouvez comprendre combien ils sont éloignés de lui obéir. Mais si vous ne l'avez pas encore entendu , la conduite des Juifs envers Jésus-Christ vous le fera aisément connaître. Il leur prêche les vérités qu'il dit avoir vues dans le sein du Père; ces vérités les condamnent , et ils haïssent son Père, où elles résident : Oderunt et me, et Patrem meum '.

Il les reprend en vérité de leurs vices ; et pendant que ses discours les convainquent, labaine de la vérité leur fait haïr celui qui l'annonce ; ils s'irritent contre lui-même , ils l'appellent sa-

» Ps. LXXXIV, 12.

» 1. 2. Quœst. XXIX, art. T.

• Joan. XV, 2i.

DU A LA VÉRITÉ

maritain et démoniaque ; ils courent aux pierres pour le lapider, comme il se voit dans notre évangile. Il les presse encore de plus près , il leur porte jusqu'au fond du cœur la lumière de la vérité , conformément à cette parole : « La lu- « mière est en vous pour un peu de temps, » Adhuc modicum lumen in vobis esP ; et ils la haïssent si fort cette vérité adorable, qu'ils en éteignent encore ce faible rayon, parce qu'ils cherchent la nuit entière pour couvrir leurs mauvaises œuvres. Dans cette aversion furieuse , invétérée et opiniâtre qu'ils témoignent à la vérité , et parmi tant d'outrages qu'ils lui font souffrir, n'a-t-il pas raison , chrétiens , de leur faire aujourd'hui ce juste reproche : Si je vous dis la vérité , pourquoi refusez-vous de la croire ? pourquoi une haine aveugle vous empéche-t-elle de lui obéir?

Mais il ne parle pas seulement aux Juifs ses ennemis déclarés; et son dessein principal est d'apprendre à ses serviteurs à aimer et respecter sa vérité sainte , en quelque endroit qu'elle leur paraisse. Quand ils la regardent en leur Juge , qu'ils permettent qu'elle les règle : quand elle les reprend par les autres hommes , qu'ils souffrent qu'elle les corrige : quand elle leur parle dans leurs consciences , qu'ils consentent non-seulement qu'elle les éclaire , mais encore qu'elle les change et les convertisse : trois parties de ce discours.

PBEMIER POINT.

Comme ces lois primitives et invariables de vérité et de justice , qui sont dans' l'intelligence divine , condamnent directement la vie des pécheurs; il est très-certain qu'ils les haïssent et qu'ils voudraient par conséquent les pouvoir détruire. La raison solide : c'est le naturel de la haine de vouloir détruire son objet, comme de l'amour de le conserver. Sans que vous donniez la mort à votre ennemi , vous le tuez déjà par votre haine qui porte toujours dans l'âme une disposition d'homicide. C'est pourquoi l'apôtre dit : Omnis qui odit fratrem suum homicida est '. Il le compare à Caïn : il ne dit pas, celui qui trempe les mains dans son sang, ou qui enfonce un couteau dans son sein ; mais , celui qui le hait est homicide. C'est que le Saint-Esprit qui le guide n'arrête pas sa pensée à ce qui se fait au dehors : il va approfondissant les causes cachées , et c'est ce qui lui fait toujours trouver dans la haine une secrète intention de meurtre. Car si vous savez observer toutes les démarches de la haine, vous verrez qu'elle voudrait détruire

' I. Joan. XII , 35.

» Joan III , 5.

partout ce qu'elle a déjà détruit dans nos cœurs , et les effets le font bien connaître. Si vous haïssez quelqu'un , aussitôt sa présence blesse votre vue ; tout ce qui vient de sa part vous fait soulever le cœur : se trouver avec lui dans le même lieu vous paraît une rencontre funeste. Au milieu de ces mouvements si vous ne réprimez votre cœur, il vous dira, chrétiens , que ce qu'il n'a pu souffrir en soi-même , il ne le peut non plus souffrir nulle part ; qu'il n'y a bien qu'il ne lui ôtât après lui avoir ôté son affection ; qu'il voudrait être défait sans réserve aucune de cet objet odieux : c'est l'intention secrète de la haine. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean a raison de dire qu'elle est toujours homicide.

Mais appliquons ceci maintenant à la conduite des pécheurs. Ils haïssent la loi de Dieu et sa vérité : qui doute qu'ils ne la haïssent, puisqu'ils ne lui veulent donner aucune place dans leurs mœurs? Mais l'ayant ainsi détruite en eux-mêmes, ils voudraient la pouvoir détruire jusque dans sa source : Dum esse volunt mali, nolunt esse veritatem qua damnantur mali ' : « Comme « ils ne veulent point être justes , ils voudraient « que la vérité ne fût pas ; parce qu'elle condamne « les injustes. » Et ensuite on ne peut douter qu'ils ne veuillent , autant qu'ils peuvent , abolir la loi dont l'autorité les menace , et dont la vérité les condamne.

C'est ce que Moïse nous fit connaître par une excellente figure, lorsqu'il descendait de la montagne où Dieu lui avait parlé face à face. Il avait en ses mains les tables sacrées, où la loi de Dieu était gravée; tables vraiment vénérables, et sur lesquelles la main de Dieu et les caractères de son doigt tout-puissant se voyaient tout récenta encore. Toutefois entendant les cris et voyant les danses des Israélites qui couraient après le veau d'or, il les jette à terre et les brise : Vidit vitulum etchoros, iratusque valde , projecit de manu tabulas, et confregit eas^ : une sainte indignation lui fait jeter et rompre les tables. Que veut dire ce grand législateur? Je ne m'étonne pas , chrétiens , que sa juste colère se soit élevée contre ce peuple idolâtre pour le faire périr par le glaive ; mais qu'avaient mérité ces tables augustes , gravées de la main de Dieu , pour obliger Moïse à les mettre en pièces? Tout ceci se fait en figure , et s'accomplit pour notre instruction. Il a voulu nous représenter ce que ce peuple faisait alors : il brise les tables de la loi de Dieu , pour montrer que dans l'intention des pécheurs la loi est détruite et anéantie. Quoique le peuple ne pèche que contre un chef de la loi , qui défendait d'a-

' s. Aug. in Joan. Tr. xc, t. m , part. Il , col. 721. * Exod. xxxii, 19.

SUB LE BESPECT

tlorer les idoles , il casse ensemble toutes les deux fcibles; parce que nous apprenons de l'oracle que « quiconque pèche en un seul article, viole l'au- « torité de tous les autres , » et abolit autant qu'il peut la loi tout entière : il en est de même de l'Évangile, de l'unité du corps de Jésus-Christ et de toute sa doctrine.

Mais l'audace du pécheur n'entreprend pas seulement de détruire les tables inanimées , qui sont comme des extraits de la loi divine ; il en veut à l'original , je veux dire à cette équité et à cette vérité primitive qui réside dans le sein de Dieu , et qui est la règle immuable et éternelle de tout ce qui se meut dans le temps : c'est-à-dire, qu'il en veut à Dieu, qui est lui-même sa vérité et sa justice. « L'insensé a dit dans son cœur : Il « n'y a point de Dieu '. » Il l'a dit en son cœur, dit le saint prophète ; il a dit non ce qu'il pense , mais ce qu'il désire ; il n'a pas démenti sa connaissance , mais il a confessé son crime , son attentat. Il voudrait qu'il n'y eût point de Dieu , parce qu'il voudrait qu'il n'y eût point de loi ni de vérité. Et afin que nous comprenions que tel est son secret désir. Dieu a permis qu'il se soit enfin découvert sur la personne de son Fils. Les méchants l'ont crucifié ; et si vous voulez savoir pour quelle raison, qu'il vous le dise lui-même : « Vous voulez me tuer, dit-il , parce que mon dis- « cours ne prend point en vous ^ 5 » c'est-à-dire, si nous l'entendons , parce que vous haïssez ma vérité sainte ; parce que la rejetant de vos mœurs , partout où elle vous paraît elle vous choque : et partout où elle vous choque, vous voudriez pouvoir la détruire.

Pensons-nous bien, ô pécheurs, sur qui nous mettons la main lorsque nous chassons de notre âme et que nous bannissons de notre vie la règle de la vérité? Nous crucifions Jésus-Christ encore une fî)is; il nous dit aussi bien qu'aux Juifs : Quœritis me interficere , quia sertno meus non capit in vobis : « Vous voulez me tuer parce que « mon discours ne prend point en vous ; » car quiconque hait la vérité et les lois immuables qu'elle nous donne, iltuespirituellement la justice et la sagesse éternelle qui est venue nous les apprendre : et ainsi se revêtant d'un esprit de Juif, il doit penser avec tremblement que son cœur n'est pas éloigné de se laisser aller à la cabale sacrilège qui l'a mis en croix. Folle et téméraire entreprise du pécheur, qui entreprend sur l'être de son auteur môme , par l'aversion qu'il a pour la vérité ! Gladius eorum intret in corda ipsorum, et areus eorum confringahir^ : « Que son glaive lui

' Jac.n, 10.

» Ps. LU, I.

» Joan. VIII , 37.

♦ Ps. XXXVI., IC.

« perce le cœur, et que son arc soit brisé. « Deux sortes d'armes dans les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. La première arme se rompt, et est inutile; la seconde a son effet , mais contre lui-même. Il tire de loin, chrétiens, il tire contre Dieu; et non-seulement les coups n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Mais ce n'est pas assez que son arc se brise , que son entreprise demeure inutile ; il faut que son glaive lui perce le cœur , et que , pour avoir lire de loin contre Dieu , il se donne lui-même un coup sans remède. Ainsi son entreprise retombe sur lui, il met son âme en pièces par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu ; et pendant qu'il pense détruire la loi, il se trouve qu'il n'a de force que contre son âme Mais revenons à notre sujet, et continuons de suivre la piste de l'aversion que nous avons pour la vérité et pour ses règles invariables.

Vous avez vu, chrétiens, que le pécheur les détruit, tout autant qu'il peut; non-seulement dans la loi et dans l'Évangile qui en sont, vous avons-nous dit, de fidèles copies, mais encore dans le sein de Dieu où elles sont écrites en original. Il voit qu'il est impossible : « Je suis Dieu , « dit le Seigneur, et ne change point ' : » quoi que l'homme puisse attenter, ce qu'a prononcé sa divine bouche est fixe et invariable ; ni le temps ni la coutume ne prescrivent point contre l'Évangile : Jésus Christus heri et hodie, ipse et in sœcula * : « Jésus-Christ était hier, il estaujour- « d'hui , et il sera le même dans tous les siècles : » il ne faut donc pas espérer que la loi de Dieu se puisse détruire. Que feront ici les pécheurs toujours poussés secrètement de cette haine secrète de la vérité qui les condamne? Ce qu'ils ne peuvent corrompre , ils l'altèrent ; ce qu'ils ne peuvent abolir, ils le détournent, ils le mêlent, ils le falsifient, ils tâchent de l'éluder par de vaines subtilités. Et de quelle sorte, messieurs? en formant des doutes et des incidents , en réduisant l'Evangile à des questions artificieuses qui ne servent qu'à faire perdre , parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité. Car ces pécheurs subtils et ingénieux , qui tournent de tous côtés l'Évangile , qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tous ses préceptes , qui fatiguent les casuistespar leurs consultations infinies , ne travaillent qu'à envelopper la règle des mœurs. Ce sont des hommes , dit saint Augustin , « qui se tourmentent beaucoup pour ne « trouver pas ce qu'ils cherchent : » nihil laborant nisi non invenire guod quœrunt^ : ou plutôt co

» Malach. m , 6.

2 Hebr. xill,8.

' De Gen. cont. Munich, lib. u , cap. 11 ,

I, col. 685,

DU A LA VÉRITÉ

sont ceux dont parle l'apôtre , qui n'ont jamais de maximes fixes ni de conduite certaine , « qui « apprennent toujours , et qui n'arrivent jamais à « la science de la vérité , » semper discentes, et nunquam adscientiarn veritatis pervenientes^.

Ce n'est pas ainsi , chrétiens , que doivent être les enfants de Dieu^A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine chrétienne soit toute en doutes et en questions ! l'Évangile nous a donné quelques principes, Jésus-Christ nous a appris quelque chose : qu'il puisse se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires, je ne m'y veux pas opposer ; mais je ne crains point d'assurer que, pour bien régler notre conscience sur la plupart des devoirs du christianisme, la simplicité et la bonne foi sont de grands docteurs : ils laissent peu de choses indécises. Par la grâce de Dieu , messieurs , la vie pieuse et chrétienne ne dépend pas des subtilités , ni des belles inventions de l'esprit humain : pour savoir vivre selon Dieu en simplicité, le chrétien n'a pas besoin d'une grande étude , ni d'un grand appareil de littérature : « Peu de choses lui suffisent , dit Tertul- « lien , pour connaître de la vérité autant qu'il lui « en faut pour se conduire : » Christiano paucis ad scientiam veritatis opusest^.

Qui nous a donc produit tant de doutes , tant de fausses subtilités , tant de dangereux adoucissements sur la doctrine des mœurs ; si ce n'est que nous voulons tromper ou être trompés? Ces deux excellents docteurs auxquels je vous renvoyais , la simplicité et la bonne foi, donnent des décisions trop formelles pour notre conduite. Ainsi nous pouvons dire avec certitude que la vérité est en nous ; mais si nous ne l'avons pas épargnée en Dieu qui en est l'original , il ne faut pas s'étonner que nous la violions en nos cœurs , ni que nous tâchions d'effacer les extraits que Dieu même en a imprimés au fond de nos consciences.

Or il faut ici remarquer qu'il y a cette différence entre ces deux attentats : que dans l'effort que nous faisons contre Dieu et contre sa vérité considérée en elle-même, nous nous perdons tout seuls ; et que cette vérité primitive et originale demeure toujours ce qu'elle est, toujours entière et inviolable. Mais il n'en est pas de la sorte de la vérité qui est inhérente en nous; laquelle étant à notre portée , et pour ainsi dire sons nos mains , nous pouvons aussi pour notre malheur la corrompre et l'obscurcir, et même l'éteindre tout à fait. Alors qui pourrait penser dans quelles ténèbres et dans quelle horreur nous vivons! Non, le soleil éteint tout à coup ne jetterait pas la nature étonnée dans un état plus horrible qu'est

' II. Tim. m , 7.

' DeAnim. n''2,

B0S8UET. — T. H.

celui d'une malheureuse âme ou la vérité est éteinte. Mais , mes frères , il nous faut entendre par quels degrés nous tombons dans cet abîme , et quel est le progrès d'un si grand mal.

DEUXIÈME POINT

La première atteinte que nous donnons à la vérité résidante en nous , c'est que nous ne rentrons point en nous-mêmes pour faire réflexion sur la connaissance qu'elle nous inspire 5 d'où s'ensuit ce malheur extrême , qu'elle n'éclaire non plus notre esprit que si nous l'ignorions tout à fait : Et non rogavimus faciem tuam, Domine Deus nostcr, ut reverteremur ah iniquitatibus nostris et cogitaremus veritatem tuam ' : « Et « nous ne nous sommes point présentés devant vo- « tre face pour vous prier, ô Seigneur notre Dieu, « nous retirant de nos iniquités et nous appliquant « à la connaissance de votre vérité. » Nous plaignons, et avec raison, tant de peuples infidèles qui neconnaissent pas la vérité ; mais je ne crains point de vous soutenir que nous n'en sommes pas plus [avancés] , pour en avoir la connaissance : car il est très- indubitable que notre âme n'est illuminée que par la réflexion ; nous l'éprouvons tous les jours. Ce n'est pas assez de savoir les choses et de lesavoir cachées dans la mémoire ; si elles ne sont pas présentes à l'esprit , nous n'en demeurons pas moins dans les ténèbres, et cette connaissance ne les dissipe point. Si les vérités de pratique ne sont souvent remeuées , souvent amenées à notre vue, elles perdent l'habitude de se présenter, et cessent par conséquent d'éclairer : nous marchons également dans l'obscurité , soit que la lumière disparaisse , soit que nous fermions les yeux. Ainsi comme enchantés par nos plaisirs ou détournés par nos affaires , nous négl igeons de rappeler en notre mémoi re les vérités du salut ,et la foi est en nous inutilement; toutes ses lumières se perdent, parce qu'elles ne trouvent pas les yeux ouverts ni les esprits attentifs : Nescieruntnegue intellexerunt ; obtiti sunt ne videant oculi eorumy et ne intelligant corde suo : non. recogitant in mente sua, neque cognoscunt, neque sentiunt ' : « Ils ne connaissent rien ; « ils ne comprennent rien ; ils sont tellement « couverts de boue, que leurs yeux ne voient point « et que leur cœur n'entend point : nul d'entre eux «ne rentre en soi-même, nul n'a ni connaissance « ni intelligence. » Lumen oculorum meorum, et ipsum non est mecum ^ : « La lumière même de mes yeux n'est plus avec moi [ dit David] ; » ce n'est pas une lumière étrangère , c'est la lumière

' Dan. IX, IS.

' II. xuv, 18, 19.

* Ps. xxxvn, M.

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