‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 102 sur 164 · SUR LE RESPECT · texte numérisé non relu

SUR LE RESPECT

de ses yeux qui l'a tout à fait abandonné , parce qu'il n'y faisait pas de réflexion, parce qu'il ne sait pas même ce qu'il doit penser, parce que faute de penser à ce qu'il sait, il est dans le même état que s'il ne le savait pas. Le prophète Jérémie a raison de dire que « toute la terre est désolée , à « cause qu'il n'y a personne qui pense ni qui réfléchisse. » Desolatione desolata est omnis terra, quia nullus est qui recogitet corde '.

En effet , chrétiens , que peut-on jamais penser de plus funeste ! Les gentils , qui ne connaissent pas Dieu , périssent dans leur ignorance ; les chrétiens, qui le connaissent, périssent faute d'y penser : les uns n'ont pas la lumière ; ceux qui l'ont , détournent les yeux , et se perdent d'autant plus misérablement, qu'ils s'enveloppent eux-mêmes dans des ténèbres volontaires. Mais de là il arrive un second malheur : que pendant que nous tournons le dos à la vérité , et que nous tâchons, dit saint Augustin % de nous cacher dans notre jombre en éloignant de notre vue les maximes de la foi , peu à peu nous nous accoutumons à les méconnaître. Ces saintes vérités du ciel sont trop graves et trop sérieuses pour ceux « qui es- « timent , comme dit le Sage , que toute notre vie « n'est qu'un jeu : » JEstimaverunt lusum esse viiam nostram ^ ; elles se présentent iraportunément et mal à propos parmi nos plaisirs , elles sont trop incompatibles , et condamnent trop sévèrement ce que nous aimons : c'est pourquoi nous en éloignons la triste et importune pensée. Mais comme quelque effort que nous fassions pour détourner nos visages de peur que la vérité ne nous éclaire de front , elle nous environne par trop d'endroits pour nous permettre d'éviter tous ces rayons incommodes qui nous troublent, à moins que nous ne l'éteignions entièrement ; nous en venons ordinairement, par nos passions insensées , à l'un de ces deux excès ou de supprimer tout à fait en nous les vérités de la foi , ou bien de les falsifier et de les corrompre par des maximes erronées.

Je n'entreprends pas , chrétiens , de réfuter en ce lieu ceux qui détruisent la foi dans leurs cœurs ; et je leur dirai seulement que si leur esprit emporté refuse de céder humblement à l'autorité de Jésus-Christ et de son Église, ils doivent craindre enfin la dernière preuve que Dieu réserve aux incrédules. Ceux qui ne veulent pas déférer à Jésus-Christ et à son Église , qui sont les maîtres des sages , par un juste jugement de Dieu sont envoyés à l'expérience qui est appelée si élégamment par saint Grégoire de Nazianze '* « la

' Jerem. xii, II.

' De Lio. Àrlilr. lib. il, cap. XV , i. I, cd 6C-4.

s Sap. xr, J2.

* Orat. XII, t. I, p. 202.

« maîtresse des téméraires et des insensés . • c'est le dernier argument sur lequel Dieu les convaincra. Car écoutez comme Dieu parle à ceux qui ne voulaient pas se persuader de la rigueur de ses jugements , ni de la vérité de ses menaces. « Et « moi , répond le Seigneur, j'épancherai sur vous « ma colère , et je n'aurai point de pitié , » et vous sentirez ma main de près ; « et alors vous sau- « rez, » dit-il, vous qui n'avez pas voulu le croire, vous saurez par expérience, et vous aurez tout loisir d'apprendre dans l'éternité de votre supplice , « que je suis le Seigneur qui frappe , » et scietis quia ego siim Dominus percutiens \ Ainsi seront instruits , car ils en sont dignes, ceux qui ne veulent pas se laisser instruire par Jésus- Christ et par l'Évangile.

Mais plusieurs , qui ne méprisent pas si ouvertement une autorité si vénérable, ne laissent pas toutefois de corrompre la vérité dans leurs consciences par des maximes trompeuses. L'intérêt et les passions nous ont fait un Évangile nouveau que Jésus-Christ ne connaît plus. Nul ne pardonne une injure de bonne foi ; et nous trouvons toujours de bonnes raisons pour ne voir jamais un ennemi , si ce n'est que la mort nous presse. Mais ni à la vie , ni à la mort nous ne songeons à restituer le bien d'autrui que nous avons usurpé : on s'imagine qu'on se le rend propre par l'habitude d'en user ; et on cherche de tous côtés non point un fond pour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir. On fatigue les casuistes par des consultations infinies ; et à quoi est-ce, dit saint Augustin, qu'on travail le par tant d'enquêtes sinon à ne trouver pas ce qu'on cherche? Hi homines nihil laborant nisi non invenire quod quœrunt. C'est pourquoi nous éprouvons tous lès jours qu'on nous embarrasse la règle des mœurs par tant de questions et tant de chicanes , qu'il n'y en a pas davantage dans les procès les plus embrouillés : et si Dieu n'arrête le cours des pernicieuses subtilités que l'intérêt nous suggère , les lois de la bonne foi et de l'équité ne seront bientôt qu'un problème. La chair qui est condamnée cherche des détours et des embarras : de là tant de questions et tant de chicanes. C'est pourquoi saint Augustin a raison de dire que ceux qui les forment « soufflent sur de la « poussière, et jettent de la terre dans leurs yeux, » siifjlantes in pulverem, et excitantes terram in oculos suos ». Ils étaient dans le grand chemin, et la voie de la justice chrétienne leur paraissait toute droite ; ils ont soufflé sur la terre : de vaines contentions, des questions de néant qu'ils ont excitées , ont troublé leur vue comme

' Ezech. VII , 9.

» Conf. lib. XII , cap. xvi, 1. 1 , col. 216.

DU A LA VÉRITÉ

une poussière importune , et ils ne peuvent plus se conduire. Sans faire ici la guerre à personne, si ce n'est à nous-mêmes et à nos vices , nous pouvons dire hautement que notre attachement à la terre , et l'affaiblissement de la discipline , ont fait naître plus que jamais en nos jours ces vaines et pernicieuses subtilités.

Règle pour s'examiner. Les uns cherchent Jésus-Christ comme les mages , pour adorer sa vérité ; les autres le cherchent dans l'esprit d'Hérode , pour faire outrage à sa vérité. Quiconque cherche est inquiet , et veut se mettre en repos : Ubi est qui natus est Rex Judœorum ' : « Où est « le Roi des Juifs qui est nouvellement né? » Voyez Hérode , quelle est cette inquiétude et de quelle veine elle vient : par là vous pouvez connaître votre disposition véritable. Mais si vous voulez ne vous tromper pas à connaître quelle est cette inquiétude et de quelle veine elle vient, j examinez attentivement ce que vous craignez. ^ Ou vous craignez de mal faire, ou vous craignez ; qu'on vous dise que vous faites mal ; l'une est la j crainte des enfants de Dieu , l'autre est la crainte j des enfants du siècle. Si vous craignez de mal faire, vous cherchez Jésus-Christ dans l'esprit des mages pour rendre honneur à sa vérité; sinon vous cherchez Jésus-Christ dans l'esprit d'Hérode, pour lui faire outrage. Je ne rougirai pas, chrétiens, de vous rapporter en ce lieu les paroles d'un auteur profane , et de confondre par la droiture de ses sentiments nos détours et nos artifices : « Quand nous doutons , disait l'orateur ro- « main , de la justice de nos entreprises , c'est une « bonne maxime de s'en désister tout à fait ; car « l'équité, poursuit-il , reluit assez d'elle-même, « et le doute semble envelopper dans son obscurité « quelque dessein d'injustice : » Bene prœcipiunt qui vêtant quidquam agere, quod dubites œquum sit an iniquum : œquitas enim lucet ipsa per se; dubitatio cogitationem siymjicat injuriœ^. Et en effet, chrétiens, nous trouvons ordinairement que ce qui a tant besoin de consultation , a quelque chose d'inique; le chemin de la justice n'est pas de ces chemins tortueux, qui ressemblent à des labyrinthes , où on craint toujours de se perdre : « C'est une route toute droite, dit le « prophète Isaïe ; c'est un sentier étroit à la vé- « rite, mais qui n'a point de détours : « Semita iusti recta est, rectus callisjusti ad ambulandum ^ Voulez-vous savoir, chrétiens , le chemin de la justice, marchez dans le pays découvert, allez où vous conduit votre vue : la justice ne se cache pas , et sa propre lumière nous la manifeste.

' Matth. n , 2.

' Ciccr. de Off. lib. I, n" 29.

* Is XIVI , 7.

Si vous trouvez à côté quelque passage obscur et embarrassé , c'est là que la fraude se réfugie , c'est là que l'injustice se met à couvert, c'est là que l'intérêt dresse ses embûches. Toutefois je ne veux pas dire qu'il ne se rencontre quelquefois des obscurités même dans les voies de la justice. La variété des faits , les changements de la discipline , le mélange des lois positives font naître assez souvent des difficultés, qui obligent de consulter ceux à qui Dieu a confié le dépôt de la science. Mais il ne laisse pas d'être véritable , et nous le voyons tous les jours par expérience , que les consultations empressées nous cachent ordinairement quelque tromperie; et je ne crains point de vous assurer que pour régler notre conscience , sur la plupart des devoirs de la justice chrétienne, la bonne foi est un grand docteur qui laisse peu d'embarras et de questions indécises.

Mais notre corruption ne nous permet pas de marcher par des voies si droites , nous formons notre conscience au gré de nos passions ; et nous croyons avoir tout gagné, pourvu que nous puissions nous tromper nous-mêmes. Cette sainte violence, ces maximes vigoureuses du christianisme, qui nous apprennent à combattre en nous la nature trop dépravée, sont abolies parmi nous. Nous faisons régner en leur place un mélange monstrueux de Jésus-Christ et du monde • des maximes moitié saintes et moitié profanes , moitié chrétiennes et moitié mondaines : ou plutôt toutes mondaines, toutes profanes; parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes. C'est pourquoi nous ne voyons presque plus de piété véritable : tout est corrompu et falsifié : et si Jésus-Christ revenait au monde , il ne connaîtrait plus ses disciples , et ne verrait rien dans leure mœurs qui ne démentît hautement la sainteté de sa doctrine : Attendi, et auscultavi , nemoquod bonum est loquitur; nullus est qui agatpœnitentiam super peccato suo, dicens : Quidfeci! Omnes conversi sunt ad cursum suum quasi equus impetu vadens ad prœlium^ : « Je les ai « considérés, je les ai observés : ils ne parlent « point selon la justice; il n'y en a pas un qui « fasse pénitence de son péché, en disant : Qu'ai- '< je fait ! Ils courent tous où leur passion les em- « porte, comme un cheval qui court avec impé- « tuosité au combat. «

TROISIÈME POINT

Parmi ces désordres infinis , et pendant que nos passions et nos intérêts nous séduisent de telle sorte que nous éteignons dans nos consciences les lumières de la vérité; nous aurions besoin , chrétiens, que de puissants avertissements péné-

' Jerem. viii , o.

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