‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 103 sur 164 · SUR LE RESPECT DU A LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

SUR LE RESPECT DU A LA VÉRITÉ

trassent vivement notre conscience , et la rappelassent à elle-même, comme disait ce prophète • Redite, prœvaricatores , ad cor ';<' Rentrez dans « votre cœur, violateurs de la loi. » Mais ô malheur des malheurs! au lieu de ces charitables avertissements , la flatterie nous obsède et nous environne; je dis les grands et les petits : car les hommes sont si faibles , qu'ils ont une condescendance presque universelle , et qu'ils répandent les flatteries sur toutes les têtes. Nous achevons de nous perdre parmi les complaisances que l'on a pour nous , les flatteurs nous donnent le dernier coup ; et comme dit saint Paulin : « Ils mettent le « comble à l'iniquité par leurs louanges injustes « et artificieuses : » Sarcinam peccatomm pondère indebitœ laudis accumulant^ .

Que dirai-je ici, chrétiens, et quel remède pourrai-je trouver à un poison si subtil et si dangereux? Il ne suffit pas d'avertir les hommes de se tenir sur leurs gardes : car qui ne se tient pas pour tout averti? où sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie? Mais celle de la cour est si délicate , qu'on ne peut presque éviter ces pièges : elle imite tout de l'ami , jusqu'à sa franchise et sa liberté; elle sait non-seulement applaudir, mais encore résister et contredire pour céder plus agréablement en d'autres rencontres, et nous voyons tous les jours que pendant que lions triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous engage insensiblement que nous ne croyons plus flatteur, parce qu'il flatte d'une autre manière : tant la séduction est puissante, tant l'appât est délicat et imperceptible.

Donc pour arracher la racine d'un mal si pernicieux , allons , messieurs, au principe. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent au dehors; parlons d'un flatteur qui est au dedans , par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteuses , nos plaisirs sont des flatteurs , surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir; et tant que nous écouterons ce flatteur caché , jamais nous ne manquerons d'écouter les autres : car les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées , savent bien connaître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence; ils s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions , dans cette complaisance de notre amour-propre , dans cette secrète intrigue de notre cœur, que nous ne pouvons nous tirer de leurs nmins ni reconnaître leur tromperie. Que si nous voulons les déconcerter et rompre cette intelli-

' Is. XLVI , 8.

-* Epist. XXIV , ad Sevcr. n" i.

gence , voici l'unique remède : un amour généreux de la vérité , un désir de nous connaître nous-mêmes tels que nous sommes à quelque prix que ce soit. Quelle honte et quelle faiblesse que nous voulions tout connaître excepté nous-mêmes ; que les autres sachent nos défauts , qu'ils soient la fable du monde , et que nous seuls ne les sachions pas ! Nous ne lisons pas sans pitié cette réponse d'Achab, roi de Samarie, à qui Josaphat , roi de Judée, ayant demandé s'il n'y avait point dans sa ville et dans son royaume quelque prophète du Seigneur : « Il y en a un, répondit Achab, « qu'on nomme Michée , mais je ne le puis souf- « frir, parce qu'il ne me prédit que des malheurs : » Remansit vir unus, per guem possumus interrogare Dominum; sed ego odi eum^ quia non prophetat miki bonum, sedmalum, Michœas filius Jemla '. C'était un homme de bien , qui lui représentait naïvement de la part de Dieu ses fautes et le mauvais état de ses affaires , que ce prince n'avait pas la force de vouloir apprendre ; et il voulait que Michée , c'est ainsi que s'appelait ce prophète, lui contât avec ses flatteurs des triomphes imaginaires.

Loin de nous, loin de nous, messieurs, cette honteuse faiblesse. « Il vaut mieux , dit saint Au- « gustin % savoir nos défauts que de pénétrer tous « les secrets de la nature et tous ceux des Étals « et des empires : » cette connaissance est si nécessaire , que sans elle notre santé est désespérée. Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et envisagez vos défauts : aimez ceux qui vous les découvrent ; et croyez avec saint Grégoire que « ceux-là sont « véritables amis par le secours desquels vous « pouvez effacer les taches de votre conscience : » Hune solum mihi amicum œstimo, per cujua linguam ante apparitionem districti judicis meœ maculas mentis tergo ^. Il importe de bien connaître ses fautes, quand même vous ne voudriez pas encore vous en corriger : car quand vos maux vous plairaient encore , il ne faudrait pas pour cela les rendre incurables ; et si le malade ne presse pas sa guérison , du moins ne doit-il pas assurer sa perte. Du moins apprenons à connaître nos défauts de la bouche des prédicateurs : car Jésus-Christ n'est-il pas dans cette chaire, et ne rend-il pas encore témoignage au monde que ses œuvres sont mauvaises?

Et s'il faut des avertissements plus particuliers , voici les jours salutaires où l'Église nous invite à la pénitence. Il n'est rien de plus malheureux que de vouloir être flatté où nous-mêmes nous nous rendons nos accusateurs. Loin

• 111. Reg. xxii, 8.

' Ve Trin. lib. iv, n" i , t. viii , col. 809.

3 Epist. lU). II, Ep. LU, 1. 11, col. 618.

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