‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 122 sur 164 · CONTRE LE MONDE · texte numérisé non relu

CONTRE LE MONDE

ni si la bonne parole , que le Saint-Esprit me met dans le cœur, pourra sortir avec toute son efficace. Je suis attentif à un grand spectacle ; je découvre intérieurement Jésus sur sa croix , condamnant de ce tribunal et le monde et ses maxiïnes : il est occupé de la pensée de sa passion prochaine; « sa sainte âme en est troublée : » anima mea turhata est : il semble hésiter, et quid dicatn? « et que dirai-je? » A la fin la force prévaut : Pater, clarifica nomen tuum ' : « Mon « Père, glorifiez votre nom. » Sur cela , une voix comme un tonnerre [fait entendre ces paroles] : « Je l'ai glorifié , et je le glorifierai encore : » Et clarificavi, et iterum clarificabo *. Au bruit de cette voix , il semble parler avec une nouvelle force, et il prononce les paroles que j'ai récitées : Nunc judicium est mundi ^ : « C'est mainte- « nant que le monde va être jugé 5 » nous enseignant, par ce discours, que sa croix et sa passion sont le jugement et la condamnation du monde. C'est ce jugement que je vous prêche ; et pour vous expliquer en trois mots tout ce que j'ai à vous expliquer de ce jugement , je dirai quelle en a été la forme , sur quel sujet il a été prononcé, quelle en doit être l'exécution.

PREMIER POINT

Le monde établit des maximes : elles ont toutes leur fondement sur nos inclinations corrompues; mais le monde leur donne une certaine autorité, ou plutôt leur attribue une tyrannie contre laquelle les chrétiens n'ont pas le courage de s'élever : ce sont comme des jugements arrêtés, et qui passent en force de choses jugées. [Il en est ainsi] sur les vengeances, sur la fortune , etc.

Jésus-Christ veut condamner ces maximes, et la manière de les condamner est nouvelle et inouïe : il se laisse juger par le monde ; et par l'iniquité de ce jugement, il infirme toutes ses sentences.

De là il se voit que le monde n'a pas le principe de droiture ; et c'est pourquoi ses jugements, l°sont pleins de bizarreries, 2» n'ont point de stabilité ni de consistance. Mais vous direz que c'est le peuple emporté : voyons ce que le monde juge dans les formes ; écoutons le jugement des pontifes et le jugement de Pilate, ceux qu'on appelle les honnêtes gens. Pilate condamne un innocent, afin d'être ami de César : il s'est trompé ; sa disgrâce sera marquée dans l'histoire ■* , et il

' Joan. XII , 27.

» Ibid. 28.

3 Ibid. Zl. '

* Eusèbe rapporte que Pilate tomba, sous le règne de Caius, dans de si grands malheurs, qu'il fut contraint d'être luimême son bourreau. Adon dit que Pilate se tua à Vienne en

y aura une tour qui deviendra fameuse par son exil. Voilà pourtant les honnêtes gens , ceux qui ont de grandes vues pour la cour et pour la fortune ; ils ont mal jugé du Fils de Dieu , et leur ambition les a corrompus , pour leur faire tremper leurs mains dans le sang du juste.

Mais les prêtres et les pontifes ont encore un objet plus haut : ils songent à sauver l'État et l'autorité de la nation : Et non tota genspereat ' ; sur cela , ils "sacrifient Jésus-Christ à une chimère d'intérêt pubUc. Mais ce sang qu'ils ont répandu , est sur eux et sur leurs enfants , selon leur parole ; il les poursuit , il les accable, [Comme Jésus-Christ le leur avait annoncé] : JJt veniat super vos omnis sanguisjusius, qui effusus est super terram * : ils mettent le comble au crime et à la vengeance [par] le dernier trait [de leur jugement]. Ainsi , en jugeant Jésus-Christ , tout le monde s'est trompé. Il s'est laissé juger, et l'extravagance de ce jugement criminel et insensé a fait paraître que le monde ne sait pas juger. Jésus s'est mis au-dessus de tous les jugements humains , regardé comme un homme, non encore comme Fils de Dieu ; et c'est ce qui lui donne une autorité suprême au-dessus de tous les jugements du monde.

Il ne juge pas avec une apparence d'autorité ; il le fera un jour de cette sorte , lorsqu'il descendra dans la nue : il juge en se laissant condamner, et il remporte la victoire pendant qu'on le juge, ainsi qu'il est écrit au psaume cinquantième : Ut vincas cùmjudicaris ^ : « afin que vousde- « meuriez victorieux , lorsqu'on jugera de votre « conduite. » C'est ce qui autorise son Évangile ; c'est ce qui met la perfection à son innocence , a sa sainteté, à sa justice. Platon (ne vous étonnez pas si je cite ce philosophe en cette chaire ; le passage que j'ai a vous rapporter a été tant de fois cité par les chrétiens , qu'il a cessé d'être profane en passant si souvent par des mains saintes) : Platon dit que le comble de la malice, c'est de la couvrir si artificieusement , qu'elle paraisse être juste '*. Ainsi la perfection de la sainteté ,^ c'est d'être jus te, sans se soucier de le paraître, sans ménager la faveur des hommes ; et au contraire en reprenant tellement les vices , qu'on se fasse maltraiter et crucifier comme un criminel ; fondements cachés de la vérité future, jetés dans les ténèbres du paganisme. C'est ce qui autorise

Dauphiné, où il avait été relégué pour le reste de ses jours ; et telle est encore aujourd'hui la tradition du pays. Voyez Euseb, Hist. eccl. lib. ii, cap. vu, Adon, Chron. /Etat. Sext. an Chr. XL. Tillem. Histoire des Emper. t. I , p. 432. (Édit. dv Déjoris.)

• Joan. XI , 50.

» Matth XXIII, 55.

3 Ps. L,«.

4 De Republ. liv. ii.

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