‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 128 sur 164 · I. Cor. VII · texte numérisé non relu

I. Cor. VII

Serm. ccxvi , n'

3, t. V, col. 954.

SUR LA PASSION

regarde , songez du moins à vous-même , après le prix que vous coûtez au Sauveur. Comptezvous dorénavant pour quelque chose ; ayez honte de vous-même , à cause de vous-même ; respectez vos yeux et votre présence. Unusquisque dignum se existimet coram quo si delictum cogitaverit, erubescat ^ : « Que chacun ait une si « grande idée de lui-même , qu'il rougisse à la « seule pensée du péché. »

Mais en apprenant aujourd'hui à nous estimer par notre prix, méditons aussi attentivement, que « nous ne sommes pas nous-mêmes, « et regardons-nous dans cette vue que « nous sommes « des personnes achetées. » Jésus-Christ ne s'est pas donné à pure perte : aussi , dit l'apôtre , « vous n'êtes plus à vous ; car vous avez été ache- « tés d'un grand prix : » Non estis veslri ; empti enim estis pretio magno'. Nous pouvons aisément connaître, non-seulement combien légitimement, mais combien étroitement et intimement nous sommes acquis au Sauveur, si nous savons entendre les lois de cet échange mystérieux. « Ce n'a point été par des choses corrupti- 1 blés comme de l'or ou de l'argent , que vous X avez été rachetés de la vanité paternelle et hé- « réditaire de votre première vie , mais par le « précieux sang de Jésus-Christ , comme de l'A- « gneau sans tache : » Non enim corruptibitibus auro vel argento redempii estis de vana vestra conversatione ; sedpretioso sanguine quasi Agniimmaculati Chrisii^. Nous avons déjà dit , messieurs , que l'achat n'est pas une perte , mais un échange ; vous me donnez , et je donne : je me dessaisis, en achetant , de ce que je donne ; mais néanmoins je ne le perds pas , parce que ce que je reçois me tient lieu de ce que je donne, et en fait le remplacement : lois du commerce qui ne peuvent être renversées, sans ruiner tous les fondements de la société humaine. Ce n'est pas sans raison , messieurs , que l'Ecriture nous dit si souvent que Jésus- Christ s'est donné pour nous. Il ne nous achète pas, dit saint Pierre , ni par or, ni par argent , ni par des richesses mortelles; car étant maître de tout l'univers , cela ne lui coûtait rien : mais parce qu'il nous voulait acheter beaucoup pour marque de son estime , il a voulu qu'il lui en coûtât ; et afin que nous entendions jusqu'à quel point nous lui sommes chers, il a donné son sang d'un prix infini; il a voulu se donner lui-même : par conséquent nous lui tenons lieu de sa chair, de son sang , de sa propre vie; et par conséquent, lorsque nous nous retirons de lui, nous [lui] faisans la même

' Serm. CCCLXXI, n» 4, t V, col. 1461. » I. Cor. VI, 19, 20.

3 h Pelr. l, 18, 19.

injure, que si nous lui arrachions un de ses membres. Nous portons sa croix sur nos fronts , nous sommes teints de son sang; n'effaçons pas les marques d'une si glorieuse servitude; consacrons au Sauveur toute notre vie , puisqu'il l'a si bien achetée , et ne rompons pas un marché qui nous est si avantageux. Car comme il ne nous achète que comme Sauveur, il ne nous achète que pour nous sauver ; et il va combattre à toute outrance , si je puis parler de la sorte, contre la justice de son Père , pour nous gagner le ciel qu'elle nous ferme.

TROISIÈME POINT

Il n'y a rien qui attache les attentions , comme le spectacle d'un grand combat qui décide des intérêts de deux puissances opposées : les voisins intéressés le considèrent avec tremblement ; et les plus indifférents sont émus dans l'attente d'un événement si remarquable.

J'ai à vous proposer ici un combat , où se décide la cause de notre salut , dans lequel un Dieu combat contre un Dieu , le Fils contre son Père, et en quelque sorte contre lui-même. Mais comme on ne combat contre Dieu qu'en lui cédant, le Dieu-Homme qui est le tenant contre la justice divine, pendant qu'elle marche contre lui personnellement armée de toutes ses vengeances, paraît armé de sa part d'une obéissance profonde : toutefois par cette obéissance toute-puissante, la justice divine est vaincue, les portes du ciel sont forcées, et l'entrée en est ouverte aux enfants d'Adam , qui en étaient exclus par leurs crimes, « Il est entré une fois dans le sanctuaire avec son « propre sang, nous ayant acquis une rédemption « éternelle : » Per proprium sanguinem introivit semel in sancta, œterna redemptione inventa '.

C'est ici la principale partie de la passion du Sauveur, et c'est , pour ainsi dire , l'âme du mystère ; mais c'est un secret incompréhensible. Un Dieu qui se venge sur un Dieu , un Dieu qui satisfait à un Dieu, qqi pourrait approfondir un si grand abîme? Les bienheureux le voient, et ils en sont étonnés ; mais qu'en peuvent penser les mortels? Disons néanmoins, messieurs, selon notre médiocrité , ce qu'il a plu à Dieu que nous en sussions par son Écriture divine, et apprenons premièrement du divin apôtre quelles armes tient en main le Père, quand il marche contre son Fils. Il est armé de son foudre , je veux dire de cette terrible malédiction qu'il lance sur les têtes criminelles. Quoi , ce foudre tombera-t-il sur le Fils de Dieu? Écoutez l'apôtre saint Paul : « Il est fait

i Heir. ix, 12.

DE JÉSUS-CHRIST

« pour nous malédiction : » Factus pro nobis maledictum ' : le grec porte, exécration.

Pour entendre le sens de l'apôtre , vous voyez qu'il faut méditer avant toutes choses quelle est la force, quelle est l'énergie de la malédiction divine ; mais il faut que Dieu l'explique lui-même par la bouche du divin Psalmiste. Induit maledictionem sicut vesiimentum , et intravit sicut aqua in interiora ejus , et sicut oleum in ossibus ejus * : « La malédiction l'environne comme un « vêtement; elle entre comme de l'eau dans son « intérieur, et pénètre comme de l'huile jusqu'à « ses os. » Voilà donc trois effets terribles de la divine malédiction. Elle environne les pécheurs par le dehors ; elle entre jusqu'au dedans , et s'attache aux puissances de leur âme : mais elle passe encore plus loin; elle pénètre, comme de l'huile , jusqu'à la moelle de leurs os : elle perce jusqu'au fond de leur substance. Jésus chargé des péchés des hommes, en qualité de répondant et de caution , est frappé de ces trois foudres , ou plutôt de ces trois dards du foudre de Dieu. Expliquons ceci en peu de paroles, autant que le sujet le pourra permettre.

L'un des privilèges des justes , c'est que Dieu les assure , dans les saintes Lettres , que sa miséricorde les environne. « Celui qui espère au Sei- « gneur, sera environné de sa miséricorde : » Sperantem autem in Domino misericordia circumdabit ^. Il veut par là que nous entendions qu'il fait, pour ainsi dire, la garde autour d'eux pour détourner de sa main les coups qui menacent leurs têtes; qu'il bride la puissance de leurs ennemis, et qu'il les met à couvert de toutes les insultes du dehors , sous l'aile de sa protection.

Ainsi le premier degré de malédiction, c'est que Dieu retire des pécheurs cette protection extérieure , et les laisse par conséquent exposés à un nombre infini d'accidents fâcheux , qui menacent de toutes parts la faiblesse humaine. Je vous ai déjà fait voir, chrétiens, que Jésus a été réduit à ce triste état par la volonté de son Père , qu'il s'y est assujetti volontairement en qualité de victime , et comme ce que j'aurais à dire sur ce sujet, tomberait à peu près dans le même sens de ma première partie , pour ne vous point accabler par des redites dans un discours déjà assez long, je remarquerai seulement cette circonstance.

C'est que la protection de Dieu sur les justes leur est promise , principalement dans le temps des afflictions ; parce que Dieu , comme un bon ami, se plaît de faire paraître à ses serviteurs, dans le temps des adversités , la fidélité de ses

' Gai. III, 13.

» Ps. CVIII , 17.

3 Ibid. XXXI, 10.

BOSSIET. — T. II.

soins. De là vient que , lorsqu'il semble les abandonner, il fait luire sur eux ordinairement , par certaines voies imprévues, qui ne manquent jamais à sa providence , quelque marque de sa faveur. Jésus n'en voit pas la moindre étincelle; si bien qu'en se plaignant que Dieu le délaisse ' , dans les termes du roi-prophète, il pouvait encore ajouter ce qu'il dit en un autre Ueu * : V^ quid, Domine, recessisti longe ?'<^ ODieu ! pour- « quoi vous êtes-vous retiré si loin , » qu'il semble que je vous perde de vue? Despicis in opportunitatibus : « Vous , qui vous glorifiez d'être si « fidèle , vous me dédaignez dans l'occasion lors- ■< que j'ai le plus besoin de votre secours ; >- Despicis in opportunitatibus : et quelle est cette occasion ?/w tribulatione : « 0 Dieu I vous me méprisez « dans l'extrémité de mes angoisses. »

Voilà l'état du Sauveur. Mais disons ici en passant aux enfants de Dieu qui semblent abandonnés parmi leurs ennuis, qu'ils considèrent Jésus; qu'ils sachent que Dieu , cet ami fidèle, ne nous manque jamais aux occasions : mais ce n'est pas à nous de les lui prescrire ; elles dépendent de l'ordre de ses décrets , et non de l'ordre des temps; il suffit que nous soyons assurés qu'il viendra infailliblement à notre secours , pourvu que nous ayons la force d'attendre.

Après ce mot de consolation que nous devions, ce me semble , aux affligés, revenons maintenant au Fils de Dieu, et voyons la divine malédiction qui commence à pénétrer son intérieur, et le frappe dans les puissances de l'âme : suivons toujours l'Écriture sainte , et ne parlons point sans la loi.

J'ai appris de cette Écriture que Dieu a un visage pour les justes , et un visage pour les pécheurs : le visage qu'il a pour les justes est un visage serein et tranquille , qui dissipe tous les nuages , qui calme tous les troubles de la conscience ; un visage doux et paternel qui remplit « l'âme d'une « sainte joie : » Adimplebis me lœtitiacum vultu tuo^. 0 Jésus! il était autrefois pour vous : autrefois; mais maintenant la chose est changée. Il y a un autre visage que Dieu tourne contre les pécheurs ; un visage dont il est écrit : Vultus autem Domini super facientes mala ■* : « Le visage de « Dieu sur ceux qui font mal ; » visage terrible et épouvantable , le visage de la justice irritée , dont Dieu étonne les réprouvés. Ah ! si nous pouvions ouvrir les yeux pour considérer ce visage ! Jésus lui-même en est étonné , parce qu'il porte l'image d'un criminel . Voyez en l'image et en la peinture ce

' Ps. XXI, I.

» Ibid. IX, 22.

' Ibid. XV, II.

♦ Jbtd. XXXIII, 17.

SUR LA PASSION

que c'est qu un ciime réel , ce que c'est qu'un pécheur véritable. Si in viridi ligno hœcfaciunt, in arido quidjlet ' ? « Si le bois vert est ainsi traité , « que sera-ce du bois sec? » 0 grâce I ô rémission ! ô salut des hommes ! que vous coûtez à Jésus ! Son Père lui paraît avec ce visage ; il lui montre cet œil enflammé ; il lance contre lui ce regard terrible , « q"i allume le feu devant lui : » Ignis in, conspectu ejus exardescet Ml le regarde enfin comme un criminel , et la vue de ce criminel lui fait en quelque sorte oublier son Fils.

Mon Sauveur en est étonné. Voyez comme il entre aussi dans ce sentiment , et comme il prend en vérité l'état du pécheur. Ah ! c'est ici mon salut. Je me plais de m'occuper dans cette pensée : j'aime à voir que mon Sauveur prend mes sentiments , parce que c'est en cette manière qu'il me donne la liberté de prendre les siens : parce qu'il parle à Dieu comme un pécheur, ah ! c'est ce qui me donne la liberté de parler comme un innocent. Je remarque donc, âmes saintes, que dès le commencement de sa passion , il ne parle plus à Dieu qu'en tremblant : lui qui priant autrefois commençait sa prière par l'action de grâces ^ , assuré d'être toujours ouï ; lui qui disait si hardiment : « Père , je le veux ^ ; >' dans le jardin des Olives il commence à tenir un autre langage. « Père , dit- « il, s'il est possible; Père, si vous voulez, dé- '< tournez de moi ce calice : non ma volonté, mais < la vôtre ^. » Est-ce là le discours d'un Fils bienaimé? Ehl vous disiez autrefois si assurément : « Tout ce qui est à vous est à moi ; tout ce qui « est à moi est à vous ^. « Il a été un temps qu'il pouvait parler delà sorte : maintenant que le Fils unique est caché et enveloppé sous le pécheur, il n'ose plus lui parler avec cette liberté première ; il prie avec tremblement; et enfin, dans la suite de sa passion , se voyant toujours traité comme un criminel , ne découvrant plus aucun trait de la bonté de son Père, il n'ose plus aussi lui donner ce nom ; et pressé d'une détresse incroyable, il ne l'appelle plus que son Dieu : « Mon « Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez-vous aban- « donné? » Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me'^'i.

Mais la cause principale de cette plainte , c'est que la colère divine , après avoir occupé toutes ses puissances, avait produit son dernier effet, en perçant et pénétrant jusqu'au fond de l'âme. Je n'aurais jamais fini ce discours, si j'entrepre-

» Luc. xxm, 31.

* Ps. XLIX, 4.

3 Joan. XI , 41 , 42.

* Ibid. XVII , 24.

' Matth. XXVI, 39. Ltic. xxil, 42.

« Jofin. XVII, 10.

' Matth. XXVII, 46.

nais de vous expliquer combien ce coup est terrible. Il suffit que vous remarquiez qu'il n'appartient qu'à Dieu seul d'aller chercher l'âme jusque dans son centre. Le passage en est fermé aux attaques les plus violentes des créatures : Dieu seul, en la faisant, se l'est réservé ; et c'est par là qu'il la prend quand il veut la « renverser par les fon- « déments , » selon l'expression prophétique : Commovebit illos a fundamentis '. C'est ce qui s'appelle , dans l'Écriture , « briser les pécheurs ; » Deus conteret eos ^ Voyez ici combien il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : c'est pour cela que Dieu a suivi cette voie de justice. Isaïe l'a dit clairement dans ce beau chapitre, qui s'entend de Jésus-Christ à la lettre : « Le Sei- « gneur l'a voulu briser; » Dominus voluit conte rere eum in infirmitate ^ : et pour achever la perfection de son sacrifice , il fallait qu'il fût encore froissé par ce dernier coup.

Je ne crains point de dire que tous les autres tourments de notre Sauveur, quoique leur rigueur soit insupportable , ne sont qu'une ombre et une peinture , en comparaison des douleurs , de l'oppression , de l'angoisse que souffre son âme très-sainte , sous la main de Dieu qui la froisse.

De quelle sorte le Fils de Dieu a pu ressentir ce coup de foudre , c'est un secret profond qui passe de trop loin notre inteHigence ; soit que sa divinité se fût comme retirée en elle-même ; soit que ne faisant sentir sa présence qu'en une certaine partie de son âme , ce qui n'est pas impossible à Dieu , « dont la vertu pénétrante , comme « dit saint Paul ^ , va jusqu'aux divisions les plus «délicates de l'âme d'avec l'esprit, » elle eût abandonné tout le reste aux coups de la vengeance divine; soit que, par quelque autre miracle inconnu et inconcevable aux mortels, elle ait trouvé le moyen d'accorder ensemble l'union très-étroite de Dieu et de l'homme , avec cette extrême désolation où l'Homme-Jésus-Christ a été plongé sous les coups redoublés et multipliés de la vengeance divine. Quoi qu'il en soit , et de quelque sorte que se soit accompli un si grand mystère en la personne de Jésus-Christ^ toujours est-il assuré qu'il n'y avait que le seul effort d'une détresse incompréhensible , qui pût arracher du fond de son cœur cette plainte étiange qu'il fait à son Père : Quarc me dereliquisti ? « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? »

Le croirions-nous , chrétiens , si l'Écriture divine ne nous l'apprenait, que pendant cette guerre ouverte qu'un Dieu vengeur faisait à son

' Sap. IV, 19.

* Job. XXXIV, 24.

3 Is. LUI , 10.

* Hebr. iv, 12

DE JESUS-CHRIST

Fils, le mystère de notre paix se négociait? On avançait pas à pas la conclusion d'un si grand traité ; et « Dieu était en Christ , se réconciliant « le monde '. » Comme on voit quelquefois dans un grand orage , le ciel semble s'éclater et fondre tout entier sur la terre ; mais en même temps qu'il se décharge , il s'éclaircit peu à peu , jusqu'à ce qu'il reprend enfin sa première sérénité, calmé et apaisé , si je puis parler de la sorte , par sa propre indignation ; ainsi la justice divine, éclatant sur le Fils de Dieu de toute sa force , se passe peu à peu en se déchargeant ; la nue crève et se dissipe; Dieu commence à ouvrir aux enfants d'Adam cette face bénigne et riante : et par un retour admirable , qui comprend tout le mystère de notre salut, pendant qu'il frappe sans miséricorde son Fils innocent pour l'amour des hommes coupables , il pardonne sans réserve aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent.

Mais aussi c'est que sa rigoureuse justice fut si fortement combattue par le Fils de Dieu , qu'il fallut enfin qu'elle se rendît , et qu'elle laissât emporter le ciel à une si grande violence. 0 ciel, enfin tu nous es ouvert : nous ne sommes plus des bannis , chassés honteusement de notre patrie. C'est ici qu'il faut lire notre instruction : car nous avons aussi à conquérir le ciel ; mais il faut l'attaquer par les mêmes armes.

Le Sauveur s'est donc servi de deux sortes d'armes contre la sévérité de son Père , la contrition et l'obéissance. Car comme elle avait pour objet le péché des hommes, et qu'il fallait en détruire la coulpe et la peine , il a opposé à la coulpeune douleur immense des crimes : Magna est velut mare contritio tua * ; et satisfait à la peine par une obéissance infatigable, déterminée à tout endurer. Disons l'un et l'autre en peu de paroles : c'est la moralité de ce discours.

Je dis premièrement, chrétiens, que se trouvant chargé, investi, accablé des péchés du monde, il les envisage tous en détail ; il les pèse à cette juste balance de sa divine sagesse ; il les confronte aux règles immuables , dont elles violent l'équité par leur injustice; et connaissant parfaitement, pénétrant profondément leur énormité , par l'opposition aux principes , il gémit sur tous nos désordres , avec toute l'amertume que chacun mérite. Ah! disait autrefois David : « Mes iniquités m'ont saisi et environné de tou- « tes parts , elles se sont multipliées plus que les « cheveux de ma tête ; » et pendant que je m'applique à les déplorer, « mon cœur tombe en dé-

« II. Cor. V, 19.

» Thren. ii , 13.

« faillance , » ne pouvant fournir à tant de larmes : Comprehenderunt me iniquitales meœ, muUiplicatœ sunt super capillos capitis mei ; et cormeum dereliquit me '. Que dirais-je donc maintenant de vous , ô cœur du divin Jésus , environné et saisi par l'infinité de nos crimes ? Où avez-vous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent , à tant de regrets qui vous déchirent?

En unité de cette douleur par laquelle le Fils de Dieu déplore nos crimes , brisons nos cœurs devant lui, par l'esprit de componction : car qu'attendons-nous, chrétiens, à regretter nos péchés? jamais nous n'en verrons l'horreur plus à découvert que dans la croix de Jésus. Dieu nous a voulu donner ce spectacle de la haine qu'il a pour eux , et de la rigueur qu'ils attirent , afin que les voyant si horribles en la personne du Fils de Dieu , où ils ne sont que par transport , nous puissions comprendre par là quels ils doivent être en nos cœurs , dans lesquels ils ont pris naissance. Ça donc , ô péché régnant ! ô iniquité dominante ! que je te recherche aujourd'hui dans le fond de ma conscience. Est-ce un attachement vicieux? est-ce un désir de vengeance? une inimitié invétérée? 0 vengeance ! oses-tu paraître, quand Jésus outragé à l'extrémité demande pardon pour ses ennemis? Vous le savez, je ne le sais pas; mais je sais que tant que vous la laisserez régner dans vos cœurs , le ciel , toujours d'airain sur vos têtes , vous sera fermé sans miséricorde ; et au contraire , que la justice divine , toujours inflexible et inexorable , ouvrira sous vos pas toutes les portes de l'abîme. Renversez donc aujourd'hui ce règne injuste et tyrannique : donnez cette victoire à Jésus-Christ ; que sa croix emporte sur vous cet attachement , ou cette aversion criminelle; qu'il brise une liaison mal assortie; qu'il renoue une rupture mal faite : délivrez-nous de la tyrannie [de cette passion] par l'effort d'une contrition sans mesure . Le Fils de Dieu commence à gémir; suivez et sanctifiez votre repentir par la société de ses douleurs.

Mais pour surmonter tout à fait la justice de Dieu son Père , il s'arme encore de l'obéissance : sur quoi je vous dirai seulement ce mot , car i' est temps de conclure, que ce qu'il y a de plus important pour contenter la justice , c'est l'acceptation volontaire de tous les supplices, c'est la pratique de l'obéissance d'adorer la justice de Dieu, non-seulement en elle-même, mais dans son propre supplice. Deus, Deus meus, quare me dereliquisti ? C'est la plainte du délaissement; mais il confesse en même temps qu'il est équi-

' Ps. XXXIX, IC, 17.

SUR LA PASSION

table : Longe a sainte mea verha delictorum meorum ' : les péchés , qui sont devenus les miens par transport, l'ont bien mérité : c'est pourquoi , dès le commencement de sa passion , il ne parle plus de son innocence; il ne songe qu'à porter les coups. Ainsi s'étant abaissé infiniment davantage qu'Adam ni tous ses enfants n'ont été rebelles, il a réparé toutes les injures par lesquelles ils déshonoraient la bonté de Dieu. La justice divine s'est enfin rendue , et a ouvert toutes les portes de son sanctuaire.

« Ayant donc cette confiance de pouvoir en- « trer dans le sanctuaire , ayant cette voie nou- -i velle que le Fils de Dieu nous a ouverte, je « veux dire sa sainte chair, qui est la propitia- « tion de nos crimes, approchons-nous de lui avec « un cœur vraiment sincère , et avec une pleine K foi : « Habentes Jîduciam in introitu sanctorum in sanguine ChrisH, quam initiavit nobis viam novani et viventem per velamen , idest, camem suam... accedamus cum vero corde in plenitudine fidei ^ Suivons, mes frères, après Jésus-Christ ; mais il faut combattre aussi bien que lui contre la justice. Mais n'est-ce pas assez qu'il l'ait désarmée et qu'il ait porté en lui-même tout le fardeau de ses vengeances ? ne croyez pas qu'il ait tant souffert pour nous faire aller au ciel à notre aise. Il a soutenu tout le grand effort pour payer nos dettes ; il nous a laissé de moindres épreuves , mais néanmoins nécessaires pour entrer en conformité de son esprit , et être honoré de sa ressemblance.

Approchons du sacrement de la pénitence avec un esprit généreux , résolus de satisfaire à la justice divine par une pénitence ferme et vigoureuse. La satisfaction nous doit rendre conformes à Jésus crucifié : mon Sauveur, quand je vois votre tête couronnée d'épines, votre chair déchirée, votre corps tout couvert de plaies , votre âme percée de tant de douleurs; je dis aussitôt en moi-même : Quoi donc , une courte prière , ou quelque légère aumône , ou quelque effort médiocre sont-ils capables de me crucifier avec vous? ne faut-il point d'autres clous pour percer mes pieds , qui tant de fois ont couru aux crimes , et mes mains qui se sont souillées par tant d'injustices? Que si notre délicatesse ne peut plus supporter les peines du corps que l'Église imposait autrefois par une discipline si salutaire, récompensons-nous sur les cœurs : ne sortons point les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. « Tous ceux qui assistaient , « dit saint Luc , s'en retournaient frappant leurs « poitrines : » Perculiente pectora sua reverte-

» Ps. XXI, I.

» Hebr. x, 11), 20, 21

bantur '. Jésus-Christ mourant avait répandu un certain esprit de componction et de pénitence : qu'il ne soit pas dit , chrétiens , que nous soyons plus durs que les Juifs; [autrement] Dieu vengera sur nous la mort de son Fils. Faisons retentir tout le Calvaire de nos cris et de nos sanglots ; pleurons amèrement nos iniquités, irritons-nous saintement contre nous-mêmes; rompons tous ces indignes commerces; quittons cette vie mondaine et licencieuse ; mourons enfin au péché avec Jésus-Christ : c'est lui-même qui nous le demande. Jésus , qui n'a jamais cessé d'exhorter les hommes à se repentir de leurs crimes, jusqu'à l'extrémité de son agonie , ramasse ses forces épuisées : il fait un dernier effort , lui dont le cri a été ouï du Lazare jusqu'au tombeau ; « dont les morts •< entendront la voix , et ceux qui l'entendront « vivront : » Mortui audient vocem Filii Dei; et qui audierint, vivent ^ Écoutez ce grand cri qu'il fait en mourant, qui étonne le centenier qui le garde, qui arrête tous les yeux des spectateurs, qui étonne toute la nature , et que le ciel et la terre écoutent par un silence respectueux ; c'est qu'il vous invite à la pénitence ; il vous avertit de sa mort prochaine , afin que vous mouriez avec lui. Il va mourir, il baisse la tête, ses yeux se fixent , il passe , il expire : c'en est fait ; il a rendu l'âme. Eh bien! sommes-nous morts avec lui? allons-nous commencer une vie nouvelle par la conversion de nos mœurs ?puis-je l'espérer, chrétiens? quelle marque m'en donnerez- vous? Ahî ce n'est pas à moi qu'il la faut donner : donnez-la au sauveur Jésus , qui vous la demande. Ne sortez point de ce temple sans lui confesser vos péchés dans l'amertume de vos cœurs : entrez dans les sentiments de sa mort par les douleurs de la pénitence, et vous participerez bientôt au bonheur de sa résurrection glorieuse. Amen.

' Luc. XXIII , 48.

2 Joan. V, 25.

DE JÉSUS-CHRIST

TROISIÈME SERMON

LE VENDREDI SAINT

PBÊCHÉ DEVANT LE ROI

SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST

Fermeté immobile , magnificence et équité du testament de Jésus. Nécessité de l'effusion de son sang; avec quelle ardeur et quelle profusion il le répand. Motifs que sa passion nous fournit d'une sainte horreur contre les désordres de notre vie, et d'un généreux détachement de la créature. Raison des souffrances qu'il endure, et de l'ignominie dont il est couvert. Impression que nous devons ressentir de ses douleurs , pour avoir part à la grâce qu'elles nous ont méritée. Peinture vivante de Jésus-Christ mourant , dans les pauvres : sa passion retracée dans leur personne.

Hic est sanguis meus dotI testamenti.

C'est ici mon sang; lesang du nouveau testament. Matth. xxvi, 28.

Le testament de Jésus-Christ a été scellé et cacheté durant le cours de sa vie ; il est ouvert aujourd'hui publiquement sur le Calvaire , pendant que l'on y étend Jésus à la croix : c'est là qu'on voit ce testament gravé en caractères sanglants sur sa chair indignement déchirée ; autant de plaies, autant de lettres; autant de gouttes de sang qui coulent de cette victime innocente , autant de traits qui portent empreintes les dernières volontés de ce divin Testateur. Heureux ceux qui peuvent entendre cette belle et admirable disposition que Jésus a faite en notre faveur, et qu'il a confirmée par sa mort cruelle ! Nul ne peut connaître cette écriture , que l'esprit de Jésus ne l'éclairé, et que le sang de Jésus ne le purifie. Ce testament est ouvert à tous : et les Juifs et les Gentils voient le sang et les plaies de Jésus crucifié; « mais ceux-là n'y voient que scandale, « et ceux-ci n'y voient que folie '. » Il n'y a que nous, chrétiens, qui apprenons de Jésus- Christ même que le sang qui coule de ses blessures est le sang du nouveau testament ; et nous sommes ici assemblés, non tant pour écouter, que pour voir nous-mêmes dans la passion du Fils de Dieu la dernière volonté de ce cher Sauveur, qui nous a donné toutes choses , quand il s'est lui-même donné pour être le prix de nos âmes.

Il y a dans un testament trois choses considérables : on regarde en premier lieu si le testament est bon et valide : on regarde en second lieu de quoi dispose le testateur en faveur de ses héritiers : et on regarde en troisième lieu ce qu'il leur ordonne. Appliquons ceci , chrétiens , à la dernière volonté de Jésus mourant : voyons la validité de ce testament mystique , par le sang et

» I. Cor. 1 , 23.

par la mort du testateur : voyons la magnificence de ce testament , par les biens que Jésus-Christ nous y laisse : voyons l'équité de ce testament, par les choses qu'il nous y ordonne. Disons encore une fois , afin que tout le monde l'entende , et proposons le sujet de tout ce discours. J'ai dessein de vous faire lire le testament de Jésus , écrit et enfermé dans sa passion : pour cela , je vous montrerai combien ce testament est inébranlable , parce que Jésus l'a écrit de son propre sang : combien ce testament nous est utile , parce que Jésus nous y laisse la rémission de nos crimes : combien ce testament est équitable , parce que Jésus nous y ordonne la société de ses souffrances : voilà les trois points de ce discours. Le premier nous expliquera le fond du mystère de la passion ; et les deux autres en feront voir l'application et l'utilité : c'est ce que j'espère de vous faire entendre avec le secours de la grâce.

PBEMIER POINT.

Comme toutes nos prétentions sont uniquement appuyées sur la dernière disposition de Jésus mourant , il faut établir avant toutes choses la validité de cet acte , qui est notre titre fondamental : ou plutôt , comme ce que fait Jésus-Christ se soutient assez de soi-même , il ne faut pas tant l'établir, qu'en méditer attentivement la fermeté immobile, afin d'appuyer dessus notre foi. Considérons donc, chrétiens , quelle est la nature du testament de Jésus : disons en peu de paroles ce qui sera de doctrine, et seulement pour servir d'appui; et ensuite venons bientôt à l'application. Un testament, pour être valide, doit être fait selon les lois : chaque peuple , chaque nation a ses lois particulières. Jésus , soumis et obéissant , avait reçu la sienne de son Père ; et comme , dans l'ordre des choses humaines , il y a des testaments qui doivent être écrits tout entiers de la propre main du testateur, celui de notre Sauveur a ceci de particulier, qu'il devait être écrit de son propre sang, et ratifié par sa mort , et par sa mort violente. Dure condition qui est imposée à ce charitable Testateur ; mais condition nécessaire , que saint Paul nous a expliquée dans la divine Épître aux Hébreux. « Un testament, dit ce grand apôtre», « n'a de force que par le décès de celui qui teste : « tant qu'il vit , le testament n'a pas son effet ; « de sorte que c'est la mort qui le rend fixe et in- « variable : » c'est la loi générale des testaments. « Il fallait donc, dit l'apôtre, que Jésus mourût, <i afin que le nouveau testament , qu'il a fait en « notre faveur, fût confirmé par sa mort. » Une mort commune ne suffisait pas ; il fallait qu'elle fût tragique et sanglante ; il fallait que tout son

' JJebr. IX, l'6, 17.

SUR LA PASSION

.sang fût versé et toutes ses veines épuisées , afin qu'il nous pût dire aujourd'liui : « Ce sang, que « vous voyez répandu pour la rémission des pé- « chés, c'est le sang du nouveau testament, » qui est rendu immuable par ma mort cruelle et ignominieuse : Hic est enim sanguis meus novi testamenii... in remissionem peccatorum\

Que si vous me demandez pourquoi ce Fils bienaimé avait reçu d'en haut cette loi si dure, de ne pouvoir disposer d'aucun de ses biens , que sous une condition si onéreuse ; je vous répondrai , en un mot , que nos péchés l'exigeaient ainsi. Oui , Jésus eût bien pu donner, mais nous n'étions pas capables de rien recevoir; notre crime nous rendait infâmes, et entièrement incapables de recevoir aucun bien : car les lois ne permettent pas de disposer de ses biens en faveur de criminels condamnés , tels que nous étions par une juste sentence. Il fallait donc auparavant expier nos crimes : c'est pourquoi le charitable Jésus, voulant nous donner ses biens qui nous enrichissent , il nous donne auparavant son sang qui nous lave , afin qu'étant purifiés , nous fussions capables de recevoir le don qu'il nous a fait de tous ses trésors. Allez donc , ô mon cher Sauveur, allez au jardin des Olives, allez en la maison de Caïphe, allez au prétoire de Pilate, allez enfin au Calvaire, et répandez partout avec abondance ce sang du nouveau testament , par lequel nos crimes sont expiés et entièrement abolis.

C'est ici qu'il faut commencer à contempler Jésus-Christ dans sa passion douloureuse , et à voir couler ce sang précieux de la nouvelle alliance , par lequel nous avons été rachetés : et ce qui se présente d'abord à mes yeux , c'est que ce divin sang coule de lui-même dans le jardin des Olives; les habits de mon Sauveur sont percés , et la terre tout humectée de cette sanglante sueur qui ruisselle du corps de Jésus. 0 Dieu ! quel est ce spectacle qui étonne toute la nature humaine? ou plutôt quel est ce mystère qui nettoie et qui sanctifie la nature humaine? Je vous prie de le bien entendre.

N'est-ce pas que notre Sauveur savait que notre salut était dans son sang, et que, pressé d'une ardeur Immense de sauver nos âmes, il ne peut plus retenir ce sang, qui contient en soi notre vie bien plus que la sienne? Il le pousse donc au dehors par le seul effort de sa charité; de sorte qu'il semble que ce divm sang, avide de couler l)our nous , sans attendre la violence étrangère , se déborde déjà de lui-même, poussé par le seul effort de la charité. Allons , mes frères, recevoir ce sang : « Ah ! terre, ne le cache pas ; » Terra,

' Matth. XXVI, 28.

ne operias sanguinem istum ' : c'est pour nos âmes qu'il est répandu , et c'est à nous de le recueillir avec une foi pieuse.

Mais cette sueur inouïe me découvre encore un autre njystère. Dans ce désir infini que Jésus avait d'expier nos crimes , il s'était abandonné volontairement à une douleur infinie de tous nos excès : il les voyait tous en particulier, et s'en affligeait sans mesure , comme si lui-même les avait commis ; car il en était chargé devant Dieu. Oui, mes frères, nos iniquités venaient fondre sur lui de toutes parts , et il pouvait bien dire avec David : Torrentes iniquitaiis conturbaverunt me * : « Les torrents des péchés m'ac- « câblent. « De là ce trouble où il est entré , lorsqu'il dit : « Mon âme est troublée ^ : » de là ces angoisses inexplicables qui lui font prononcer ces mots , dans l'excès de son accablement : « Mon « âme est triste jusqu'à mourir : >- Trisiis est anima mea usque ad mortem '*. Car en effet , chrétiens , la seule immensité de cette douleur lui aurait donné le coup de la mort, s'il n'eût lui-même retenu son âme, pour se réserver à de plus grands maux , et boire tout le calice de sa passion. Ne voulant donc pas encore mourir dans le jardin des Olives , parce qu'il devait , pour ainsi dire , sa mort au Calvaire , il laisse néanmoins déborder son sang, pour nous convaincre, mes frères, que nos péchés, oui , nos seuls péchés sans le secours des bourreaux , pouvaient lui donner la mort. L'eussiez- vous pu croire, ô pécheur, que le péché eût une si grande et si malheureuse puissance? Ah! si nous ne voyions défaillir Jésus qu'entre les mains des soldats qui le fouettent, qui le tourmentent, qui le crucifient nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des Olives , où il n'a pour persécuteurs que nos péchés, accusons-nous nous-mêmes de ce déicide; pleurons, gémissons, battons nos poitrines et tremblons jusqu'au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n'être pas saisis de frayeur, ayant en nous-mêmes, au dedans du cœur, une cause de mort si certaine ? Si le seul péché suffisait pour faire mourir un Dieu, comment pourraient subsister des hommes mortels , ayant un tel poison dans les entrailles? Non, non, nous ne subsistons que par un miracle continuel de miséricorde ; et la même puissance divine qui a retenu miraculeusement l'âme du Sauveur, pour accomplir son supplice , retient la nôtre pour accomplir, ou plutôt pour commencer notre pénitence.

' Joh. xvr , 19.

' Ps. XVII, 5.

^ Joan. XII , 27.

< Matth. XXVI, 38.

DE JESUS-CHRIST

Après que notre Sauveur a fait couler son sang par le seul effort de sa charité affligée, vous pouvez bien croire , mes frères , qu'il ne l'aura pas épargné entre les mains des Juifs et des Romains, cruels persécuteurs de son innocence. Partout où Jésus a été pendant la suite de sa passion, une cruauté furieuse l'a chargé de mille plaies : si nous avons dessein de l'accompagner dans tous les lieux différents où il a paru, nous verrons partout les traces sanglantes qui nous marqueront les chemins ; et la maison du pontife , et le tribunal du juge romain , et le gibet et les corps de garde où Jésus a été livré à l'insolence brutale des soldats, et enfin toutes les rues de Jérusalem sont teintes de ce divin sang qui a purifié le ciel et la terre.

Je ne finirais jamais ce discours, si j'entreprenais de vous raconter toutes les cruelles circonstances où ce sang innocent a été versé : il me suffit de vous dire qu'en ce jour de sang et de carnage , en ce jour funeste et salutaire tout ensemble , où la puissance des ténèbres avait reçu toute licence contre Jésus-Christ, il renonce volontairement à tout l'usage de la sienne; si bien qu'en même temps que ses ennemis sont dans la disposition de tout entreprendre , il se réduit volontairement à la nécessité de tout endurer. Dieu , par l'effet du même conseil , lâche la bride sans mesure à la fureur de ses envieux, et il resserre en même temps toute la puissance de son Fils : pendant qu'il déchaîne contre lui toute la fureur des enfers , il retire de lui toute la protection du ciel , afin que ses souffrances montent jusqu'au comble, et qu'il s'expose luimême nu et désarmé , sans force et sans résistance , à quiconque aurait envie de lui faire insulte.

Après cela , chrétiens , faut-il que je vous raconte le détail infini de ses douleurs? faut-il que je vous décrive comme il est livré sans miséricorde, tantôt aux valets, tantôt aux soldats, pour être l'unique objet de leur dérision sanglante, et souffrir de leur insolence tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse? Faut-il que je vous le représente, ce cher Sauveur, lassant sur son corps, à plusieurs reprises, toute la force des bourreaux, usant sur son dos toute la dureté des fouets , émoussant en sa tête toute la pointe des épines? 0 testament mystique du divin Jésus I ((uc de sang vous coûtez à cet Homme-Dieu, afin de vous faire valoir pour notre salut !

Tant de sang répandu ne suffit pas pour écrire ce testament ; il faut maintenant épuiser les veines pour l'achever à la croix. Mes frères, je vous en conjure , soulagez ici mon esprit : méditez

vous-mêmes Jésus crucifié , et épargnez- mol la peine de vous décrire ce qu'aussi bien les paroles ne sont pas capables de vous faire entendre : contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente ; qui ayant les mains et les pieds percés , ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang ; qui, parmi cet excès de peines, ne semble élevé si haut, que pour découvrir de loin un peuple infini, qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Et après cela , chrétiens , ne vous étonnez pas si Jésus dit , « qu'il n'y a point de douleur « semblable à la sienne'. »

Laissons attendrir nos cœurs à cet objet de pitié ; ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. Il n'y a point de cœur assez dur pour voir couler le sang humain sans en être ému. Mais le sang de Jésus porte dans les cœurs une grâce de componction , une émotion de pénitence : ceux qui demeurèrent au pied de sa croix , et qui lui virent rendre les derniers soupirs , « s'en retournèrent , dit saint Luc , frap- « pant leur poitrine \ » Jésus-Christ mourant d'une mort cruelle , et versant sans réserve son sang innocent, avait répandu surtout le Calvaire un esprit de componction et de pénitence. Ne soyons pas plus durs que les Juifs : faisons retentir le Calvaire de nos cris et de nos sanglots ; pleurons amèrement nos péchés; irritons -nous saintement contre nous-mêmes; rompons tous ces indignes commerces; quittons cette vie mondaine et licencieuse ; portons en nous la mort de Jésus-Christ; rendons-nous dignes par la pénitence d'avoir part à la grâce de son testament : il est fait, il est signé, il est immuable ; Jésus a donné tout son sang pour le valider. Je me trompe ; il en reste encore : il y a une source de sang et de grâce qui n'a pas encore été ouverte. Venez , ô soldat , percez son côté ; un secret réservoir de sang doit encore couler sur nous par cette blessure : voyez ruisseler ce sang et cette eau du côté percé de Jésus ; c'est l'eau sacrée du baptême , c'est l'eau de la pénitence , l'eau de nos larmes pieuses. Que cette eau est efficace pour laver nos crimes ! mais, mes frères, elle ne peut rien qu'étant jointe au sang de Jésus , dont elle tire toute sa vertu. Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence ; mais coulez avec le sang de Jésus, pour être capables de laver les âmes. Chrétiens , j'entends le mystère; je découvre la cause profonde pour laquelle le divin Sau-

• Thrcn. I,»I2.

2 Luc. XXJil , 48.

SUR LA PASSlOiN

veur, prodiguant tant de sang avant sa rnort , nous en gardait encore après sa mort même : celui qu'il répand avant sa mort faisait le prix de notre salut; celui qu'il répand après, nous en montre l'application par les sacrements de l'Eglise. Disposons-nous donc, chrétiens, à nous appliquer le sang de Jésus, ce sang du nouveau testament, en méditant qu'il nous est donné pour la rémission de nos crimes : c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

Jésus-Christ , pour nous mériter la rémission de nos crimes , nous en a premièrement mérité la haine ; et les douleurs de sa passion portent grâce dans les cœurs , pour les détester. Ainsi , pour nous rendre dignes de mériter ce pardon , cherchons dans sa passion les motifs d'une sainte horreur contre les désordres de notre vie.

Pour cela il nous faut entendre ce que le péché en général , et ce que tous les crimes en particulier, ont fait souffrir au Fils de Dieu , et apprendre à détester le péché, par le mal qu'il a fait à notre Sauveur. Le péché en général porte séparation d'avec 'Dieu , et attache très-intime à la créature. Deux attraits nous sont présentés , avec ordre indispensable de prendre parti ; d'un côté le bien incréé , de l'autre le bien sensible ; et le cœur humain , par un choix indigne , abandonne le Créateur pour la créature. Qu'a porté le divin Sauveur pour cette indigne préférence ? La honte de voir Barabbas , insigne voleur, préféré publiquement à lui-même par le sentiment de tout un grand peuple. Ne frémissons pas vainement contre l'aveugle fureur de ce peuple ingrat : tous les jours, pour faire vivre en nos cœurs une créature chérie , nous faisons mourir Jésus-Christ; nous crions qu'on l'ôte , qu'on le crucifie ; nous-mêmes , nous le crucifions de nos propres mains , « et nous foulons aux pieds , dit « le saint apôtre ' , le sang du nouveau testa- « ment , répandu pour laver nos crimes. »

Mais l'attache aveugle à la créature , au préjudice du Créateur, a mérité à notre Sauveur un supplice bien plus terrible ; c'est d'avoir été délaissé de Dieu ; car écoutez comme il parle : Mon « Dieu , mon Dieu , dit Jésus, pourquoi m'avez- « vous abandonné ' ? » Arrêtons ici , chrétiens ; méditons la force de cette parole, et la grâce qu'elle porte en nous, pour nous faire détester nos crimes.

C'est un prodige inouï qu'un Dieu persécute un Dieu , qu'un Dieu abandonne un Dieu , qu'un Dieu délaissé se plaigne, et qu'un Dieu délaissant

• Hebr. x , 29.

> Matth.wvn, 46.

soit inexorable : c'est ce qui se voit sur la croix. La sainte âme de mon Sauveur est remplie de la sainte horreur d'un Dieu tonnant; et comme elle se veut rejeter entre les bras de ce Dieu , pour y chercher son soutien , elle voit qu'il tourne la face , qu'il la délaisse , qu'il l'abandonne, qu'il la livre tout entière en proie aux fureurs de sa justice irritée. Où sera votre recours , ô Jésus ! Poussé à bout par les hommes avec la dernière violence , vous vous jetez entre les bras de votre Père; et vous vous sentez repoussé, et vous voyez que c'est lui-même qui vous persécute, lui-même qui vous délaisse , lui-même qui vous accable par le poids intolérable de ses vengeances. Chrétiens, quel est ce mystère? Nous avons délaissé le Dieu vivant , et il est juste qu'il nous délaisse par un sentiment de dédain, par un sentiment de colère, par un sentiment de justice ; de dédain , parce que nous l'avons méprisé ; de colère , parce que nous l'avons outragé ; de justice, parce que nous avons violé ses lois, et offensé sa justice. Créature folle et fragile , pourras-tu supporter le dédain d'un Dieu , et la colère d'un Dieu , et la justice d'un Dieu? Ah! tu serais accablée sous ce poids terrible. Jésus se présente pour le porter : il porte le dédain d'un Dieu , parce qu'il crie , et que son Père ne l'écoute pas ; et la colère d'un Dieu , parce qu'il prie , et que son Père ne l'exauce pas ; et la justice d'un Dieu, parce qu'il souffre , et que son Père ne s'apaise pas. Il ne s'apaise pas sur son Fils ; mais il s'apaise sur nous. Pendant cette guerre ouverte, qu'un Dieu vengeur faisait à son Fils , le mystère de notre paix s'achevait ; on avançait pas à pas la conclusion d'un si grand traité : « et Dieu « était en Christ , dit le saint apôtre ' , se réconci- « liant le monde. »

Comme on voit quelquefois un grand orage; le ciel semble s'éclater, et fondre tout entier sur la terre ; mais en même temps on voit qu'il se décharge peu à peu , jusqu'à ce qu'il reprenne enfin sa première sérénité, calmé et apaisé, si je puis parler de la sorte , par sa propre indignation : ainsi la justice divine , éclatant sur le Fils de Dieu de toute sa force , se passe peu à peu en se déchargeant; la nue crève et se dissipe; Dieu commence à ouvrir aux enfants d'Adam cette face bénigne et riante; et, par un retour admirable qui comprend tout le mystère de notre salut , pendant qu'il délaisse son Fils innocent , pour l'amour des hommes coupables , il embrasse tendrement les hommes coupables , pour l'amour de son Fils innocent.

Jetons-nous donc , chrétiens , dans les horreurs

' II. Cor. V, 19.

DE JÉSUS-CHRIST

salutaires du délaissement de ^ésus; comprenons ce que c'est que de délaisser Dieu , et d'être délaissé de Dieu. Nos cœurs sont attachés à la créature ; elle y règne , elle en exclut Dieu : c'est pour cela que cet outrage est extrême , puisque c'est pour le réparer, que Jésus s'expose à porter pour nous le délaissement et le dédain de son propre Père. Retournons à Dieu , chrétiens , et recevons aujourd'hui la grâce de réunion avec Dieu , que ce délaissement nous mérite.

Mais poussons encore plus loin, et voyons dans la passion de notre Sauveur tous les motifs particuliers que nous avons de nous détacher de la créature. Il faut donc savoir, chrétiens, qu'il y a dans la créature un principe de malignité , qui a fait dire à saint Jean , non-seulement que •< le « monde est malin , mais qu'il n'est autre chose que « malignité '. « Mais pour haïr davantage ce monde maUn , et rompre les liens qui nous y attachent , il n'y a rien , à mon avis , de plus efficace que de lui voir répandre contre le Sauveur toute sa malice et tout son venin. Venez donc connaître le monde en la passion de Jésus ; venez voir ce qu'il faut attendre de l'amitié, de la haine , de l'indifférence des hommes, de leur prudence, de leur imprudence, de leurs vertus, de leurs vices, de leur appui , de leur abandon , de leur probité et de leur injustice : tout est changeant, tout est infidèle , tout se tourne eu affliction et en croix ; et Jésus nous en est un exemple.

Oui, mes frères, tout se tourne en croix; et premièrement les amis : ou ils se détachent par intérêt, ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou ils nous quittent par faiblesse, ou ils nous secourent à contre temps, selon leur humeur, et non pas selon nos besoins; et toujours ils nous accablent.

Le perfide Judas nous fait voir la malignité de l'intérêt, qui rompt les amitiés les plus saintes. Jt^us l'avait appelé parmi ses apôtres; Jésus l'avait honoré de sa confiance particulière, et l'avait établi le dispensateur de toute son économie : cependant , ô malice du cœur humain ! ce n'est point ni un ennemi ni un étranger, c'est Judas , ce cher disciple, cet intime ami, qui le trahit, qui le livre, qui le vole premièrement, et après le vend lui-même pour un léger intérêt : tant l'amitié , tant la confiance est faible contre fintérêt. Ne dites pas : Je choisirai bien : qui sait mieux choisir que Jésus? Ne dites pas : Je vivrai bien avec mes amis : qui les a traités plus bénignement que Jésus , la bonté et la douceur même? Détestons donc l'avarice , qui a fait premièrement un voleur, et ensuite un traître même d'un

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