‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 148 sur 164 · DES PLAISIRS DES SENS · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DES SENS

« prit ' : » pesez ces deux mots. Vanité , parce qu'il n'y a point de corps : tout le prix vient de la faiblesse de la raison; et c'est alors qu'il dit : Risum reputavi errorem; et gaudio dixi : Quid frustra deciperis^l « J'ai dit au ris : Tu n'es que « folie ;etàlajoie:Pourquoiveux-tu me séduire? » Preuve que tous ces grands divertissements touchent plus les enfants que tous les autres. Être paré , courir deçà et delà , se déguiser, se masquer, [sont des jeux d'enfants : ] nous nous rions de leurs badineries ; et les nôtres sont d'autant plus ridicules que nous y mêlons plus de sérieux , car il n'y a rien de plus ridicule que le sérieux dans les niaiseries. L'amour de tous ces divertissements, c'est donc un reste d'enfance.

Bien plus , c'est une folie : qui rit avec plus d'emportement que les insensés? Fatuus in risu exaltât vocem suam : virautem sapiens vix tacite ridehit^ : « L'insensé élève sa voix en riant; « mais l'homme sage rira à peine tout bas : •> avec crainte , parce qu'il craint toujours de se tromper ; pai'ce qu'un certain sérieux intime désavoue toutes ces fausses joies et a honte de s'y laisser emporter; parce qu'il ne sait s'il y a plus de sujet ou de tristesse ou de joie. Dégoût, appétit, encore dégoût, puis renouvellement d'ardeur; c'est ce qui arrive dans tous les plaisirs. C'est donc une disposition déraisonnable à cause du changement; et par conséquent vanité, faiblesse de raison. Le carnaval achevé , que vous reste-t-ii ? Le corps fatigué et l'esprit vide. 0 l'homme n'est que vanité , et aussi ne poursuit-il que des choses vaines : Verumtamen in imagine pertransit homo; sed et frustra conturbatur^ : il n'est rien et il ne recherche que des riens pompeux. Tout est vanité, ajoutons , et affliction d'esprit.

Nulle voie si aplanie, où il ne se ti'ouve des embarras. Nulle passion si douce , qui ne fasse naître mille passions accablantes. L'espérance balancée par la crainte : l'amour... il ne convient pas à la gravité de cette chaire de parler de ses douleurs; mais nous pouvons bien parler de l'enfer de la jalousie. Nul ne fait moins ce qu'il veut que celui qui veut tout faire ce qu'il veut; parce que dans l'exécution de ses volontés , impuissant de soi-même , il dépend d'autrui. Les hommes sont contredisants, les humeurs, contraires : on se choque , on se traverse mutuellement ; il est malaisé de faire concourir avec nos desseins [ceux des autres] : donc affliction d'esprit. Quiconque ne résiste pas à ses volontés est injuste au prochain, incommode au monde, outrageux à

» Eccl.XX, M.

' Ihid. 2.

3 Ihid. XXI , 23.

< Ti. xxxviir,8.

Dieu, pénible à soi-même. Voulez-vous faire ce que vous voulez , n'entreprenez pas de faire ce que vous voulez. Retranchez les volontés superflues qui vous rendent dépendants des autres : plus aisé de modérer ses volontés que de les satisfaire ; vous y trouverez les vrais plaisirs.

Ne soupirez donc plus après les plaisirs de ce corps mortel : ne buvez plus cette eau trouble ; laquelle vous voyez [sortir] d'une source si corrompue. Ce qui peut nous déplaire un seul moment , jamais digne de notre amour. Et ne nous persuadons pas que nous vivions sans plaisirs, pour les vouloir transporter du corps à l'esprit ; de la partie terrestre et mortelle , à la partie divine et incorruptible. C'est là au contraire , dit Tertullien , qu'il se forme une volupté toute céleste du mépris des voluptés sensuelles : « car « quel plus grand plaisir que le mépris des plain sirs mêmes , » qui sans pouvoir nous contenter, ne nous laissent jamais de repos? Quœ major voluptas , quam fastidium ipsius voluptatis » ?

Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime : plaisir toujours égal , toujours uniforme , qui naît non du trouble de l'âme , mais de sa paix; non de sa maladie, mais de sa santé ; non de ses passions , mais de son devoir; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs, mais de la rectitude immuable de sa conscience : plaisir par conséquent véritable ; qui n'agite pas la volonté , mais qui la calme ; qui ne surprend pas la raison , mais qui l'éclairé ; qui ne chatouille pas le cœur dans sa surface , mais qui l'attire tout entier à Dieu par son centre?

Voyez les liesses, les transports, les chants de cette cité triomphante : c'est de là que Jésus- Christ nous a apporté un commencement de la gloire dans le bienfait de la grâce ; un essai delà vision dans la foi ; une partie de la félicité dans l'espérance ; enfin un plaisir intime [dans la paix d'une bonne conscience ] : et si ces plaisirs ne sont pas tout à fait sensibles et satisCaisants , aussi n'en est-ce pas encore le temps.

1° C'est le temps du voyage ; [et celui qui se livre aux plaisirs , au lieu d'avancer perd de vue le terme où il doit tendre, et ne saurait y arriver. ] 2° C'est le temps de rendre compte de ses actions. Celui qui est toujours en joie pense-t-il quelquefois aux grandes affaires qu'il a , et combien les ris excessifs et les jeux perpétuels siéent mal à ceux qui doivent être présentés devant lo tribunal de Jésus-Christ? La joie quand vous

' De Spcct. n" 2».

SUR LA TRISTESSE

serez absous. 3° C'est le temps du combat , et [les plaisirs ne sont propres qu'à nous énerver et nous réduire dans l'impuissance de vaincre.

4" «C'est le temps de travailler à sa guérison , « et non le temps de se livrer aux plaisirs : » Sanitatis tempus est , non voluptatis ' . [Il faut réprimer ces] appétits irréguliers qui sont causés par la maladie , [et qui ne peuvent que l'entretenir ou l'augmenter si l'on se prête à les satisfaire. ]

Il y a des maux qui nous blessent , il y a des maux qui nous flattent : ceux-là nous les devons supporter ; ceux-ci nous les devons modérer : le premier, parla patience et par le courage; le second , par la tempérance et par la retenue. Et les maux qui nous affligent nous servent à corriger ceux qui nous flattent , parce que la force de ces derniers est dans le plaisir , et que la pointe du plaisir s'émousse par la souffrance [qui en est] le contraire : Alia quœ per patientiam sustinemus, alia quœ per continentiam refrœnamus ^. C'est ainsi que nous faisons servir d'instrument à la justice la peine du péché : In usus justitiœ peccati pœna conversa esP. Un malade ne songe pas au plaisir; trop heureux de recouvrer la santé : [et pour l'acquérir il consent de se soumettre à un] régime [exact et sévère. Telle est la conduite que nous devons smsvQ.'\Nostrœ cœnœ, nostrœ nuptiœ nondum sunt. Non possumus cum illis discumbere, quia necilli nobiscum^. « Le temps de nos festins, de nos noces , n'est pas « encore venu. Nous ne pouvons nous réjouir « avec les mondains, parce qu'ils ne pourront aussi « se réjouir avec nous. » Viendra le temps de notre banquet ; l'Époux viendra , et il leur sera dit : Nescio vos : « Je ne vous connais pas * ; » et nous entrerons en la joie de Notre-Seigneur. Nous ne la connaissons que par espérance : mais alors nous en aurons la possession véritable. Amen.

" s. Aug. Serin. Lxxxvii, n" 13, t. v, col. 468.

2 Ibid. cont. Julian. lib. v, n° 22, t. x , col. 640.

» Ibid. de Civit. Dei, lib. xiil, cap. iv t. vu . col. 328.

* Tertull. de Spect. n° 28.

* Matth. XXV, 12.

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